dimanche 2 décembre 2007

LE TEMPS NE COULE PAS




III



Edouard P entra dans son cabinet de travail. C’était une pièce étroite et longue de vingt mètres, qui faisait mal au cœur, dont les murs eux-mêmes devaient supporter quelque pesante douleur, dont le parquet usé suppliait sous les pas qu’on cessa enfin de lui marcher dessus. Le plafond avait pris la fuite : il s’élevait à une hauteur inconnue, dans l’obscurité. Lorsqu’il arrivait en ce lieu, le visiteur sentait son âme transportée loin des paysages auxquels elle appartenait, vers un nouvel univers inversé au sein duquel chaque objet se trouvait à l’envers sinon renversé sur le dos ou le ventre, sur le côté ou sur la tête. Il y avait dans ce cabinet une table énorme, mais retournée ; ses pieds pointaient vers le haut, et le dessous de sa planche faisait maintenant office de dessus, des choses noirâtres s’y trouvaient empilées, des masques de bois. Ils faisaient face au sol, ils devaient pleurer des larmes secrètes car une épaisse couche de poussière couvrait leur dos. Les pieds de la table portaient chacun un objet : un chandelier à l’envers surmonté d’une bougie jamais allumée, fixée de côté ; un vase retourné et qui avalait la patte qui le supportait, sur lequel était peint cette scène : devant un mur de pierre à moitié écroulé un moustachu au crâne chauve brandissait une lancette en se préparant à opérer la saignée sur le bras tendu d’une paysanne au teint pâle, aux yeux retournés, derrière elle, un cheval était mort les quatre fers en l’air ; autour du troisième pied de la table on avait enfilé une culotte retournée ; sur le quatrième et dernier pied une bête empaillée, du genre belette, reposait en équilibre sur son ventre. On l’eut mieux vue debout. Il y avait un fauteuil à l’envers, le tissu de son cul pénétré tête première par un radiateur électrique défoncé. Il y avait une bibliothèque renversée, mais pas de livre visible. Un samovar cabossé était couché sur elle. Dans son robinet dressé se cachait une minuscule érigne qu’Edouard P aurait écrasé d’un doigt ganté s’il l’avait aperçue, mais tandis qu’il avançait dans ce qui ce qui n’avait que l’apparence d’un capharnaüm, il dirigeait son attention vers le jeune homme barbu qui attendait assis sur une chaise (elle-même assise à l’endroit). Ce jeune homme caressait d’une main nue les soyeuses boucles brunes de sa barbe. Il avait les yeux fermés. Il paraissait plongé dans une méditation profonde. Il lui manquait les jambes en bas des genoux. Il s’appelait Auguste Shard, mais on l’avait depuis longtemps surnommé Lejeune. Quel âge avait-il ? On l’ignorait, mais il avait l’apparence d’un garçon sérieux de vingt-quatre à vingt-huit ans. Edouard P s’était approché à quelques mètres de lui, provoquant les craquements du plancher, lorsque Shard ouvrit enfin les yeux, et dit : « Mon cher Edouard, une question me gratte. Sommes-nous fâchés l’un par faute de l’autre ?
– Mon cher ami, commença P, mais sans continuer, et puis il enleva en les retournant ses gants de cuir granulé qu’il posa d’un geste théâtral sur les cuisses de son invité qui ne sembla ni surpris ni offensé.
– J’attends depuis une heure, dit le jeune homme.
– Cela vous a-t-il aidé à réfléchir ? demanda P enlevant sa veste.
– Sûr que si, mais là n’est pas la raison de ma question, dit le jeune homme.
– Où faut-il alors trouver la raison de votre question ? demanda P plaçant sa veste Élève retournée sur les épaules de Shard.
– Je ne le sais pas encore, mais écoutez cette prédiction : dans quelques heures au plus tard un agitateur politique se présentera ici pour demander à l’aide.
– Mon aide, dit P.
– Il faudra en profiter, dit Shard.
– J’espère bien en profiter, » dit P déroulant un tapis qu’il étendit sur le sol avant de s’asseoir dessus. Et puis il dit, « Je suis votre homme à tout faire.
– Il y aura peut-être un nœud à défaire, dit Shard caressant sa barbe.
– Faire ou défaire, cela revient souvent au même.
– Pensez-vous! Mais j’ai faim...
– Mon assistante va nous apporter la soupe.
– Madame Libilis est charmante.
– Elle me soigne bien, et elle a le pouce vert.
– Cependant la décoration du lieu fait mal.
– Tout ça m’aide à réfléchir, » dit P expulsant des boules d’air par le nez. Elles portaient une odeur de fatigue extraordinaire pour un homme tel que lui, tout massif, tout noir, tout écrasant, lui dont le cabinet de travail était organisé d’une façon si originale, si mystérieuse, si propice à la réflexion et au développement d’idées dessus dessous. « Parlez-moi de cette théorie du temps qui ne coule pas, au sujet de laquelle nous discutâmes ensemble lors de notre dernière rencontre, » dit Shard, mais à ce moment-là madame Libilis entra dans la pièce. Elle n’apportait pas la soupe, et elle semblait positivement affolée.



(à suivre)



On trouvera le premier épisode de ce recit en cliquant ici.

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[Image : Empilage par reading_is_dangerous]