jeudi 28 février 2008

LA PLACE DE LA LIBERTE



= désordre en Arménie =
3

(édition revue et corrigée)



Les rassemblements grandissent sur la place de l’Opéra. La pelouse des cafés de la place en pâtit, mais ces établissements resteront fermés jusqu’au retour du printemps.

Aujourd’hui, il faisait un peu soleil. J’en ai profité pour aller voir la foule des contestataires dont le chef, l’ancien président de l'Arménie Levon Ter Petrossian, critiquait l’hypocrisie flagrante de la mission de l’OSCE qui défend toujours la validité des élections.

La place était noire de monde. On mangeait beaucoup des graines de tournesol, on fumait beaucoup des cigarettes, dans le calme et dans la bonne humeur. L’alcool est interdit. Il y a des femmes, des jolies filles, des adolescents, des vieillards nombreux. Je ne dirais pas que l’atmosphère est familiale, mais les ralliements sont moins sinistres qu’au début quand on voyait surtout des hommes aux visages fermés, en manteaux noirs, et pas rasés.

Cet après-midi, le nombre des policiers qui surveillent la foule a doublé passant de dix ou quinze à vingt ou trente. Un photographe aurait été aggressé par un officier qui serait en fait une brute connue, un sbire du pouvoir, lequel dépend finalement, ici comme ailleurs, de ce genre d’homme pour imposer sa volonté qu’il fait passer sous le couvert de la loi.

Mercredi soir, trente mille personnes dansaient en compagnie de Levon et des membres de sa famille dont la présence visible démentait la rumeur de leur départ à l’étranger. On jouait et rejouait un remix techno à l’arménienne qui reprend le cri de bataille préféré de la foule : Baïkar! Baïkar! Mintchev vertch! Traduction : « Lutte ! Lutte ! Jusqu’à la fin ! »

Je suis allé aussi revoir les soldats aperçus l’autre jour, ceux qui gardent le parlement, à mille mètres de l’Opéra. Un ami connaît une femme dont le fils fait parti de ce groupe de conscrits. Elle lui aurait dit que les soldats ne reçoivent à manger rien d’autre qu’un beignet par jour, avec un demi-litre de lait. Je suis arrivé quand les soldats partaient à bord des vieux autocars civils que j’avais déjà vus. Leurs gaz m’ont presque empoisonné, mais c’est un spectacle émouvant que donnent ces machines déglinguées quand elles se mettent en route.

Un directeur du World Security Institute a déclaré que l’Occident (les U.S.A, le Royaume-Uni, la France?) n’était pas à l’origine de la contestation comme ce fut le cas, dirait-on, en Géorgie ou en Ukraine. Cet expert affirme que « l’Arménie n’est pas une priorité pour Washington » [1]. Tant mieux ! Les Russes semblent opposés à l’opposition, mais pas trop. La diplomatie européenne donne l’impression d’ignorer ce qui se passe. Les journalistes étrangers paraissent peu nombreux. Deux, trois, quatre, pas plus, mais ai-je bien regardé ?

L’employée d'un fameux quotidien montréalais semblait intéressée par ce que je pouvais écrire au sujet de ce qui ce passe ici, mais notre conversation s’est terminée dès que je lui ai demandé combien on me payerait les 700 mots qu’elle espérait. Alors j’écris pour vous et moi, et c’est très bien ainsi.


____________

Note : La place de l’Opéra se nomme vraiment la
« Place de la Liberté ».

[1] "Western countries not going to carry out ‘orange revolution’ in Armenia" --PanArmenia.net, à partir d'un reportage publié par l'agence de presse "Trend Azeri"


Articles précédents, dans la série « désordre en Arménie »:
#1 Brouillamini
#2 Pizzas pour tous



::: ::: :::

[Image: Le journaliste amateur par reading_is_dangerous]

mercredi 27 février 2008

TOI AU CARRE


La nuit s’est emparée des rangs abandonnés au crépuscule par les paysans impassibles, mais tu vois dans mes yeux ce que je vois : L’offrande de ta poitrine immobile sous mes griffes. Le jour venu, tu croies trouver l’éveil en entendant le chant d’un jeune Orphée. Sous le silence de l’azur, il trace son sillon parfait dans le champ plat de mon indifférence.

Tes cheveux roulent sur la tempête de tes reins d’argile lourde. Vers un ciel rose s’élève une châtaigne miraculeuse qui a poussé au bout d’une vigne, cependant que sous mon soleil blanc, nos rêves de vieillesse arrondissent le soir et décrochent la lune.

Le soleil a réchauffé les murs du premier jardin où notre vie exposée était l’envie du monde. Vingt-cinq heures par jour. Cinq semaines par mois. Trois cent soixante-six jours par année.

Sur le mont de Phébus j’ai trouvé une fleur à larmes. Son nectar rend la vue souriante. Son effet ramène le sentiment d’absence ressenti à la disparition de tu et de te à cette simple expression : Toi Au Carré.

Tout l’univers est ici. À l’intérieur d’un œuf, nous ignorons le froid. Il est pourtant notre seule destinée. Les paysans le savent.

::: ::: :::

[Image: La poésie dun grand oiseau de fer par reading_is_dangerous]


« Toi au carré » est en partie inspiré par « Astralement » lu chez Souffledame.




mardi 26 février 2008

PIZZAS POUR TOUS




= désordre en Arménie =
2

Les rumeurs les plus folles vont bon train. L’équipe au pouvoir, celle de Serge, aurait proposé à l’opposition (menée par Levon) la formation d’un gouvernement de coalition. On affirme aussi que Serge « partira cette nuit ».

La manifestation organisée dans le but de montrer que le peuple soutient l’équipe de Serge se serait jointe aujourd’hui à la foule des opposants. J’ai vu moi-même une foule nombreuse qui quittait le ralliement pro Serge en chantant le nom de Levon, mais j’ai cru à ce moment-là qu’il s’agissait d’une contre-manifestation. On vient de me dire que l’explication officielle de cette « conversion » serait que l’opposition distribuait gratuitement des pizzas.

Place de l’Opéra, dix-sept personnes font la grève de la faim. L’un d’eux s’est cousu les lèvres (de peur de succomber à l’attaque des tartes à la tomate?) L’OSCE vient d’annoncer avec le plus grand sérieux qu’elle publierait dans DEUX MOIS son rapport sur les élections présidentielles (!)

Loin du bruit (et des pizzas), un accordéoniste jouait dans la rue un air triste. Je lui donné trente sous qu’il m’a fallut emprunter à un ami. Le musicien me remercia en jouant plus fort et plus tristement.

::: ::: :::

[Image: Manifestement par reading_is_dangerous]

dimanche 24 février 2008

BROUILLAMINI




= désordre en Arménie =

Samedi soir, je passais à pied devant le parlement dont la garde est confiée à des soldats plus nombreux que d’habitude, depuis que l’Opposition conteste le résultat des élections présidentielles de la semaine dernière. Les soldats se reposaient à bord de vieux autocars civils, garés en face du parc qui est situé à côté du parlement. Des conscrits revenaient des buissons.

Le commandement devrait faire creuser des latrines ou faire installer des toilettes portatives s’il ne veut pas risquer de subir les effets d’une baisse du moral des troupes (l’indignation des citadins ordinaires ne compte pas.)

Dimanche, je suis retourné voir les manifestants qui se rassemblent chaque jour sur la place de l’Opéra. Ils étaient quinze mille en fin d’après-midi, mais la plus grande partie de la foule était partie pour défiler devant les bureaux du gouvernement. On grignotait... et je songeai qu’on pourrait baptiser la crise d’après l’appellation populaire, en russe, de cette semence dont le peuple raffole ; on dirait la révolution des Semitchki, c’est-à-dire : la révolution des Graines de tournesol. Et moi, j’écrierais : Place de l’Opéra, les moineaux affamés par l’hiver envient sans doute cette masse humaine qui goûte à volonté de cet aliment parfait : la graine du tournesol.

La télévision locale fait semblant d’ignorer les événements. Samedi, il y avait cinquante mille personnes devant l’Opéra, mais le bulletin de nouvelles annonça la présence de « quelques personnes » avant de s’intéresser à un banal accident de la circulation. La désinformation, c’est drôle !

Dimanche, les rumeurs se sont multipliées : LE PRÉSIDENT ÉLU aurait fait appel à des soldats issus de sa région, le Karabakh ; LE PRÉSIDENT SORTANT serait rentré de Moscou avec des soldats d’élite prêtés par les Russes ; LES GARDES DU CORPS du chef de campagne du principal parti d’opposition seraient disparus après leur arrestation par des policiers ; L’OPPOSITION demandera d’ici peu à la Cour constitutionnelle l’annulation pure et simple des élections contestées ; UN PROCUREUR GÉNÉRAL, des généraux, des diplomates, des fonctionnaires de haut rang : une trentaine de personnages importants aurait rejoint le camp de l’opposition.

« Il y aura certes du grabuge, mais la victoire est certaine ! » prévoit-on dans les meilleurs milieux. La victoire de qui ? La victoire de quoi ? Idéalement il s’agirait de la victoire du compromis, mais il semble que c’est la seule voie rejetée par les partis en lutte autant que par leurs supporteurs.

L’autre soir, quand je rentrais chez moi, ils étaient deux officiers qui discutaient. « Les gens ne sont plus humains, » dit l’un d’eux. La suite m’échappa, mais on me suggéra ensuite cette parole fameuse, en guise de réplique : « Un siècle cruel, un cœur cruel. »

::: ::: :::

[Image : Faire des pieds et des mains par reading_is_dangerous]



Brouillamini : Corruption de bol d’Arménie et de brouiller.
sm. Sorte d’emplâtre pour les chevaux préparé avec le bol d’Arménie. ◊ Fig. Désordre, brouillement, confusion. Il y a là dedans trop de brouillamini, Molière. – D’après le Petit Littré




jeudi 21 février 2008

LA RONDE


Il faut aimer l’homme dans l’animal, et l’animal dans l’homme.
--Gustave Noyon (1963)



Je marchais aujourd’hui en grande compagnie
quand une pauvre d’esprit me tira par la manche

Tu me reconnais ? – me demanda-t-elle
Oui – dis-je, et c’était vrai
Je m’appelle Angeline – m’apprit-elle
Moi, c’est S… – dis-je poliment
J’ai peur qu’on tire sur nous – dit-elle en tremblant
Tout ira bien – dis-je d’un ton rassurant, et j’y croyais

Ceux qui ont volé les élections placent leur confiance
en celui qui mènera en rond la foule mécontente
jusqu’à épuisement.


::: ::: :::

[Image: La langue par reading_is_dangerous]

jeudi 14 février 2008

ŒILLET DE L’ESPRIT



Un grand oiseau de fer noirâtre, armé d’une pique à l’ancienne et d’une merveilleuse arbalète, nous menait mon chien Toto et moi dans un passage des murs blancs d’une ville inconnue.

L’oiseau venait de refermer derrière nous la porte extérieure, aux cent vingt pointes de bronze, quand une odeur légère de moisi me força à lever le nez. Je découvris ainsi des meurtrières situées à deux mètres du sol, s’ouvrant sur la droite, qui révélaient une place ténébreuse. De là, m’expliqua notre guide, on tirait jadis des carreaux sur les intrus qui parvenaient parfois à s’introduire ici, qui portaient d’habitude leurs boucliers à gauche, s’ils en avaient. L’oiseau cligna de l’œil et ajouta, « De nos jours, cette place ténébreuse ne sert qu’à moi. J’y plie du papier pour lui donner la forme d’œillets, mais on ferait sans doute mieux en y cultivant des champignons. »

Je crus que ces paroles avaient un sens caché, mais je m’abstins de questionner l’oiseau, car je pensai qu’il m’avait sans doute dit ce qu’il voulait me dire, ce qu’il pouvait me dire, ou ce qu’il fallait dire pour que je devine ce qui ne devait pas être dit ou ne pouvait pas être formulé en mots. Je raisonnai rapidement, à rebours, prenant comme point de départ les champignons. Ils évoquaient l’idée d’une manifestation soudaine : la vie ! ou la fermentation d’un corps sans vie. J’imaginai ensuite une couronne mortuaire, confectionnée dans l’obscurité ou par les mains d’un aveugle assis dans une chambre humide, où des soldats se seraient autrefois placés à l’affût pour massacrer des envahisseurs. Ce qui pénètre, meurt.

Le sentiment de soi-même, la conscience a fait irruption dans la matière quand le papier fragile de la mémoire est devenu capable de se replier sur lui-même pour comparer ce qui est avec le souvenir de ce qui fut. Mais cette délicate offrande du Temps à la Nature, l’œillet de l’esprit, fleurit d’une multitude de corolles vite flétries par les éléments, ou dévorées. Nous sommes des fleurs, et en tant que telles nous sommes destinées à perdre nos couleurs, mais nos formes mortes nourrissent en pourrissant des manifestations nouvelles, et Phénix renaît, et la Fleur vit.

Je m’étais donc arrêté, pris par mes pensées, quand je remarquai qu’une ampoule électrique suspendue au plafond jetait nuement une lumière plaisante. Et puis l’oiseau noir m’enjoignit d’avancer. Nous franchîmes le seuil d’une herse levée à mi-hauteur, et puis celui d'une porte décorée d’une fresque qui représentait un crocodile céleste, peut-être un dragon, qui versait des larmes sur des crocus jaunes, blancs, et mauves, que surveillaient un singe coiffé d’une émeraude incrustée dans le battant de la porte. Nous suivîmes d’autres passages. Nous vîmes d’autres portes. Nous entrâmes finalement dans un vaste cabinet où l’oiseau déposa ses armes, m’invitant à m’asseoir dans un fauteuil recouvert de maroquin. Le garde demeura debout pour m’offrir du vin de clou qu’il versa dans des gobelets en terre cuite ; un pour lui, et un pour moi. Nous bûmes en silence, mais j’aperçus la langue cendrée de l’oiseau…

C’était un organe fascinant bien que positivement horrible. Pour échapper à son pouvoir hypnotique je reportai mon attention sur la constellation d’objets éparpillés dans la pièce. Je me souviens d’un candélabre qui supportait un pantin contorsionniste, et d’un télescope catoptrique couplé à une caméra vidéo, et d’un rare irrorateur universel, et d’un court canon de bronze reposant sur sa bouche, et d’une flûte de bambou crottée, et d’une vieille idole en bois. C’était une figurine difforme, ceinte d’une cordelette dorée. Elle était retournée à moitié sur elle-même, saisie dans une posture obscène, les hanches lancées devant les épaules, les bras écartés, les lèvres entrouvertes. Une troisième main lui sortait du ventre pour tenir une carte à jouer en carton plastifié, un roi de cœur, et dessus il était écrit que « l’amour » est un jeu de mains. Il y avait aussi une cuve de verre, remplie d’eau fumante, et situés près d’elle, sur une chaise, une belle serviette de bain ornée d’un « L » brodé, et, dans une assiette bleu pâle de faïence, une savonnette qui semblait faite pour moi, mais je n’en sus jamais rien.

Je contemplais tranquillement un collier de force quand Toto poussa à mes pieds un long soupir, et j’osai enfin prier mon hôte de me dire si ma situation était véritablement compliquée comme il me l’avait annoncé en dehors des murs, après que j’eus exprimé mon intention de rencontrer le maître de la ville. « Sachez d’abord que je m’étonne, dit l’oiseau, que vous m’avez suivi sans faire d’esclandre, et que vous buvez maintenant en ma compagnie sans savoir qui je suis, sans connaître mon nom, et sans m’avoir dit le vôtre. Vous comprendrez que vous me paraissez suspect ! – C’est que j’ignore moi-même qui je suis, avouai-je sans une hésitation. – C’est une bonne raison pour vous intéresser aux personnes de votre entourage, plutôt qu’au contenu de leur cabinet, si vous voyez ce que je veux dire, dit l’oiseau. Je suis le capitaine des Gardes ; Lacritsa est mon nom, mais on m’appelle Lacritchnik. Est-ce que vous n’avez-vous pas un passeport ? » Je n’en avais pas, et je le dis. Le capitaine Lacritsa claqua du bec.

L’oiseau pensait qu’il fallait me prêter un nom en attendant qu’on retrouvasse plus tard le mien, et à cette fin il résolut de choisir au hasard un ou deux mots dans une encyclopédie du surréalisme dont la couverture montrait la reproduction d’un tableau de René Magritte : Devant un rideau rouge, sur un plancher de bois, un incroyable objet ressemblant à un bilboquet était « assis » à un improbable piano constitué d’un bouquet herbeux de statices en fleurs, des arméries maritimes aux têtes roses, denses, et arrondies. J’ai lu récemment que cette œuvre peu connue avait porté plusieurs titres : La falaise, Le vertige, La fin de la musique, avant d’en recevoir un dernier : La sapience du printemps.

Ouvrant le livre, le capitaine choisit ces mots : Dada, et marsouin, et puis il me proposa cette combinaison : Marcellin Dada. « Pour un herboriste ambulant comme vous, ça fait chic, » dit Lacritsa. Je n’avais certes aucune raison de le contredire, et je devins ainsi Marcellin Dada. Mon chien et moi formâmes alors ce duo aux noms amusants, Toto et Dada.

Le capitaine m’apprit ensuite qu’il me faudrait un permis d’entrée pour qu’on me laisse entrer en ville, et aussi, ou éventuellement un permis de séjour, si je comptais séjourner en ville plus longtemps que les huit jours accordés par le permis d’entrée. Le permis d’entrée coûtait huit piastres. Le permis de séjour coûtait quatre-vingt piastres ; sa validité était de huit mois. Pour Toto, il suffisait d’obtenir une autorisation spéciale, et de payer pour lui cinq piastres aux quinze mois. Mais je n’avais pas d’argent, et cela empirait ma situation. « Mon cher Dada, » commença l’oiseau me scrutant, « croyez-vous qu’un voyageur démuni comme vous l’êtes puisse obtenir la permission d’entrer chez nous ? Rah! Rah! Rah! Je crains que vous ne puissiez jamais visiter notre ville et ses merveilles, par exemple, la boulangerie Cuivrée, ou la place du Général Steccata, ou notre cathédrale, la magnifique Saint Pango. »

Je proposai de payer mon permis d’entrée en nature, avec une herbe, des graines ou l’une des racines que je transportais dans mon sac. « J’avais oublié votre sac, » dit Lacritsa, « et la taxe qu’il vous faudra payer pour son contenu—et pour le sac lui-même. » J’avais à ma ceinture un long couteau graissé. Je le déposai sur la table en demandant au capitaine combien cela valait. « Rien du tout, puisque je vous le confisque, au nom de la loi, » prononça-t-il. Et voyant cet oiseau parlant se transformer en pie voleuse, je pensai que le mieux était pour moi de quitter simplement ces lieux, mais c’était désormais impossible.

Le capitaine me signifia qu’il m’arrêtait en m’accusant de voyager sans papier, sans argent, en possession d’une arme… et puis j’étais coupable de ne pas garder mon chien en laisse. Je ne croyais pas pourtant que Lacritsa fut sérieux, et c’est pourquoi je lui demandai de me dire franchement ce qu’il espérait de moi. « Est-ce un pot-de-vin que vous me proposez ? » demanda le capitaine. Sa voix de clavecin trahissait une surprenante excitation.

J’opinai carrément des yeux. L’oiseau eut un sourire affreux, qui lui tordait le bec, et puis il me fit cette leçon : « La corruption, c’est un champignon parasite qui pousse à toute vitesse sur le corps naissant d’une révolution n’importe laquelle ; communiste, libéraliste… ces pseudo changements se ressemblent tous entre eux, parce que les systèmes qu’ils mettent en place sont pareillement basés sur des utopies qui présupposent—ou qui prétendent qu’elles présupposent—de la bonne foi généralisée des êtres humains, y compris des personnages les plus influents, ainsi que des individus dont la charge est de protéger la loi et son application la plus stricte. Or comme le disait Diderot, la foi est une adhérence du coeur à la vérité éternelle, et dans le contexte qui nous intéresse, cette vérité est la suivante : On risque la tragédie lorsqu’on triche avec les lois inventées par soi-même et pour soi-même. »

« Personne ou presque ny croit plus, mais il faut bien y croire, » continua l’oiseau, « il faut que tout le monde croit à cette vérité ; tout le monde y croyait quand la survie immédiate de chacun était en jeu. La corruption est née d’un changement de perception de la nature du danger. Il faut avoir confiance dans le danger. Le marché libre fonctionnerait peut-être s’il était vraiment libre, si les vendeurs de canons—pour ne mentionner que ceux-là—n’exerçaient pas leur pouvoir de corruption sur les responsables éminemment corruptibles des budgets nationaux, et sur la Décision publique. »

L’oiseau claqua de nouveau du bec, et dit : « Il n’y a rien de pire que la corruption ; or ce mal a un frère jumeau. C’est son parfait contraire, mais il est également néfaste. Savez-vous de quoi il s’agit ? – L’excès de zèle ? dis-je avec espoir. – C’est cela, » articula le capitaine Lacritsa, et il me tendit un œillet rouge en papier plié, me disant : « Mon cher Dada, prenez cette fleur, c’est un permis d’entrée ; on la porte obligatoirement sur son chapeau. »

Mais comme je l’ai déjà écrit ailleurs, je n’avais pas de chapeau, et je le dis. L’oiseau afficha encore cette espèce de sourire affreux qui lui tordait le bec, et puis il me dit, « Je vous en prêterai un qui appartenait à Érik Satie, si vous acceptez de remplir un petit service qui me rendrait agréable à une jolie femme—lui porter de ma part un pot de miel de trèfle.»

::: ::: :::

[Image: Joyeuse Saint Valentin ! par reading_is_dangerous]

mardi 5 février 2008

LES MOTS RENDENT FOU


Il neigeait des cristaux gros comme des hosties quand j’attendais qu’on m’ouvre la porte de la ville inconnue dont les murs blancs avaient excité ma curiosité après que je me fus égaré dans un pays d’arbres rouges, des cornouillers sanguins. Un hexagone argenté se posa sur le bout du nez noir de mon compagnon, ce chien brun que j’avais surnommé Toto. Il s’était assis sur une cuisse. Il paraissait affamé. Je songeai qu’un flocon de sucre sur son nez, et puis un os, et une infusion de Boutons des Neiges pour moi nous auraient fait du bien, et que le mal aurait été qu’il ne se passât rien. Mais Toto jappa, et je vis qu’on ouvrait la porte.

Ses battants étaient en bois jaune, de chêne, et défendus par cent vingt pointes de bronze en parfait état. Cent vingt ! C’est le nombre de la complexité qui embrasse plusieurs idées, surtout celles de la vie. À ce titre, on peut consulter Les 120 Journées de Sodome du génial marquis de Sade ou Les Cent Vingt Sceaux de l’illustre Cho de Pod’h, et dont voici un extrait :

…le Chevalier de Saint Esprit
aimait un homme : Son écuyer

Mais revenons vite à mon récit. Passant la porte, un garde s’avança vers moi. Toto lui montra les dents, mais je calmai la bête en chuchotant une fois son nom. Cela prouve que j’avais sa confiance, laquelle me parut significative d’autant que l’aspect du soldat était effrayant. C’était lui que j’avais vu en haut des murs : un grand oiseau de fer noirâtre, au bec étiré, à l’œil méfiant, armé d’une pique à l’ancienne et d’une merveilleuse arbalète comme on en voit rarement de nos jours. « Vous faites au moins deux mètres cinquante de hauteur, » dis-je au garde, sans réfléchir. « Deux mètres soixante-deux, quand je me tiens bien droit, » répliqua l’oiseau.

La bizarrerie de notre échange me rassura inexplicablement, mais je ne me sentais pas à l’aise pour demander à la créature si elle était en fait une machine. Elle en avait l’apparence, mais la raideur de ses mouvements évoquaient moins quelque limitation d’ordre mécanique que le tribut payé par des articulations ankylosées après qu’elles fussent demeurées trop longtemps au repos. Et l’oiseau de fer se déplaçait silencieusement, sans le bruit d’engrenages ou celui d’un moteur. On n’entendait pas même le sifflement espéré d’une respiration.

Le garde me demanda pourquoi je voulais aller en ville : À qui souhaitais-je parler ? Or je ne connaissais personne. J’ignorais même qui j’étais, et d’où je venais. Je m’étais retrouvé sur une traverse, non loin de là, en compagnie d’un chien qui semblait mieux me connaître que je ne me connaissais moi-même. J’étais en possession d’un sac au contenu qui m’était également étranger—des graines, des racines, des herbes variées, une serfouette et un carnet de notes incompréhensibles.

Des bribes de souvenirs subsistaient dans ma mémoire. Par exemple, je me souvenais d’avoir utilisé récemment (mais quand ? et où ?) une faible dose d’une toxine dérivée d’une fleur jaune, la bétoine de montagne, pour « scinder mon âme » en plusieurs parties, cela parce qu’une « tranche de moi » avait quelques affaires urgentes à régler ailleurs. Autrement dit, je n’étais pas entier, quoique pas malhonnête non plus. Fallait-il expliquer tout cela à l’oiseau de fer, et si oui, alors comment faire ? « Je souhaite parler au maître de la ville, dis-je enfin.
— À quel sujet ? s’enquit le monstre. Sa voix sonnait comme celle d’un clavecin.
— Au sujet des herbes, des racines, et des graines que je transporte dans mon sac, inventai-je sans hésiter.
— Vous êtes colporteur ? » demanda l’oiseau.

La brillance de sa question m’éclairait. J’étais peut-être un colporteur, un vendeur ambulant et un spécialiste des graines, des racines, des herbes aux pouvoirs nombreux. Mais laissait-on entrer les colporteurs, dans cette ville ? Celle-ci ne semblait pas recevoir souvent des visiteurs. « Je suis herboriste, déclarai-je, et jardinier, et chimiste, et pharmacien, et colporteur, c’est vrai, mais je ne souhaite pas avant tout vendre ma marchandise ou mes services au maître de la ville. J’espère plutôt lui poser une question.
— Quelle question ? » demanda l’oiseau.

Il neigeait encore, et je remarquai que les flocons ne fondaient pas, qui tombaient sur la peau en métal de l’oiseau. « Ma question n’intéresse que le maître de la ville et moi, » répondis-je en devinant ce qui allait suivre : « Votre réponse complique la situation, » dit mon interrogateur, et il pointa sa merveilleuse arbalète dans ma direction. La tête du dard était enduite d’une sale couleur rouille. Un poison ? « Veuillez me suivre, et votre chien aussi, » dit poliment l’oiseau.

Je fis muettement mes adieux aux arbres rouges, les cornouillers sanguins, et puis je marchai vers la porte qui pénétrait les murs blancs de la ville inconnue. Toto m’accompagnait. Je songeai que tout allait bien, malgré mon incertitude, mais cette pensée n’était bien sûr qu’une médiocre tentative de ma part pour me rassurer.

Bétoine de montagne ou non, nous sommes au moins deux personnes à l’intérieur de nous-mêmes : Celui qui parle, et l’Autre qui écoute. Ces deux-là n’échangent jamais leurs rôles, et le débat reste ouvert quant à ces deux intelligences : l’une est-elle réellement la nôtre plus que l’autre ? À mon avis, leur double apparition remonte au début du développement de la pensée quand elle commença à employer des mots, beaucoup de mots, suffisamment de mots pour qu’un dialogue devienne possible avec soi-même ou avec son voisin. Mais la pensée sans mot, comme celle du chat, du danseur, du musicien, cette pensée s’accomplit naturellement, d’un seul élan ou d’un seul saut, sans dialogue, sans l’impression de dualité typique de la réflexion basée sur les mots. Cette dualité, je crois qu’elle mène parfois jusqu’à l’aliénation, cela peut-être parce que le cerveau humain n’a pas encore absorbé pleinement le choc de l’invasion des mots dans la pensée. C’est pourquoi je dis que les mots rendent fou.

Pour tenir à l’écart de soi ces démons, on pratique consciemment ou non des exercices dont le résultat est d’élever un rempart contre les mots. La méditation y tend, mais la guerre y réussit plus facilement, et ce sont vraiment des foules de Jeanne d’Arc qui s’élancent au combat, à toute époque, cependant que des individus pas forcément sains, mais qui résistent différemment aux mots, encouragent les tueries par leurs paroles insensées—cela me parait presque logique.

La guerre a bien sûr d’autres raisons cachées. J’en parlerai bientôt. Je connais un sage, soi-disant, dont la réputation vient de sa capacité à supporter impassiblement le spectacle des pires massacres. Sa fameuse « paix intérieure » est obtenue au prix d’une violence extrême qu’il dirige contre lui-même, étant convaincu que sa conduite est plus digne que celle des brutes et des assassins, plus digne que celle des protecteurs de la veuve et de l’orphelin, parce qu’elle s’inspire selon lui de l’indifférence sacrée de l’Univers vis-à-vis de la souffrance humaine. Sa façade, la fausse tranquillité du sage fait l’admiration des imbéciles qui voient en elle une source d’apaisement, voire le un miroir non pas de l’homme, mais d’une éventuelle « radiation divine ». À mes yeux, il n’est qu’un mur blanc, aveugle, incapable de compassion depuis qu’il s’est déterminé à se transformer lui-même en une chose inhumaine, parce qu’insensible.

Et ce personnage qu’on appelle Dieu, s’il avait une existence en dehors des textes délirants et mal compris qui lui ont donné forme, serait suspect, quand même la souffrance ne serait finalement qu’une punition ou une simple épreuve, voire une illusion. Imaginons un jeu, une mise en scène ou une grandiose plaisanterie : la Création, et n’importe quel homme tremblant de douleur sur sa croix devient un simple acteur de plus. A quelle fin ?

Comme je le disais, il neigeait des cristaux gros comme des bouchées. Il en tombait encore quand l’oiseau de fer ferma la porte de la ville inconnue, derrière lui, et Toto et moi.

::: ::: :::

[Image : Le gardien du jour par reading_is_dangerous]

dimanche 3 février 2008

PETIT POULET DE SECHERESSE

J’avais surnommé Toto mon compagnon canin. Il aboyait gaiement un mélange incompréhensible de vers et de prose animale, et qui semblait toujours se terminer par la formule, « sur ce, » comme pour m’inviter à lui obéir, à le suivre, mais c’était une brave bête. « Sur ce, …»

Il nous fallut une demi-heure de marche pour arriver aux murs blancs de la ville inconnue que j’avais aperçue depuis la traverse où je m’étais retrouvé après m’être égaré dans un pays d’arbres rouges, des cornouillers sanguins. Je n’avais plus ma tête entière, et je me souviens mal de cette demi-heure.

La raison humaine s’arrange drôlement des quêtes nombreuses qu’elle entretient en parallèle. Pour mieux dépenser le temps qui ne suffit pas, l’esprit adopte des solutions dangereuses, par exemple, celui offert par l’utilisation, à très faible dose, d’une toxine dérivée de cette fleur jaune, la bétoine de montagne, pour scinder l’âme en deux ou en trois parties, cela de façon à pouvoir suivre simultanément des routes multiples. « Sur ce, … »

J’avançai donc entre deux rangées d’arbres rouges cependant qu’une tranche de moi se trouvait ailleurs, en train de résoudre des questions essentielles, qui n’ont rien à voir avec mon récit, mais j’en parle. Il y eut en premier le problème de mon permis de séjour en Arménie. Une certaine négligence de ma part et une nouvelle loi signifiaient qu’on pouvait m’expulser du pays, pour un an, mais un ministre, deux ministres intervinrent heureusement en ma faveur. Et puis, on me proposa un emploi au sein d’une organisation internationale bien connue, qui s’occupe de soigner les victimes d’une maladie terrible. Mes années de chômage volontaire allaient peut-être se terminer ? Et puis, je devais (je dois encore) faire réparer mon micro-ordinateur, car il refuse de communiquer avec moi. Or il m’est difficile d’écrire sans lui. « Sur ce, … »

Des oiseaux me reviennent en mémoire. C’est d’abord une ariaguette enthousiaste qui lança deux notes claires et optimistes. On l’appelle aussi l’oiseau serre-côtes, parce qu’elle poursuit chaleureusement les êtres qu’elle affectionne, et surtout les créatures à plume. Je vis la noire édite. Elle quitte rarement son nid, même en hiver, mais sa ferveur en fait l’amie du poète. Une adéline rose me souffla un secret que je ne répéterai pas ici, mais je décrirai un jour les prouesses qu’elle accomplit en vol, quand elle dessine des figures mystérieuses. Et puis il y a l’oiseau mélimélonais ; il articula une phrase brève et qui disait, si j’entends bien sa langue, que l’absurdité de l’existence est plus comique que porteuse de mélancolie. Mais l’oiseau est maître, lui qui sort d’un œuf, et je ne suis qu’un singe échappé d’une noix de coco.

En hiver, la présence de cette troupe d’oiseaux était de bon augure. Une mireillette chanta un air léger dont la joie semblait évoquer à l’avance le retour du printemps. Et je crus recevoir même l’appel d’une sydonie rêveuse… J’imitai sa voix pour lui répondre, mais cette conversation demeura sans suite. Son plumage est blanc ; cela me rappelle les murs blancs de la ville inconnue. Ils étaient recouverts de marbre, hauts de vingt mètres, et décorés de bas-reliefs mettant en scène des figures féminines vêtues de robes longues et richement parées.

Parmi les visages, je reconnus sept beautés célèbres : la divine Sarah Bernhardt (amputée d’une jambe), la Canadienne Mary Pickford (sans les boucles qui firent sa réputation), l’Américaine Louise Brooks (souriante), la Suédoise Greta Garbo (en sweat-shirt), l’Allemande Marlène Dietrich (âgée et parlant au téléphone), une deuxième Américaine : la débordante Mae West (montée sur des chaussures à plateforme de quinze centimètres), et enfin la Russo-allemande Olga Tchekhova (nettoyant ses bottes). Chacun sait que cette dernière devint l’une des actrices les plus en vogues du Troisième Reich après son premier film, Le Château Hanté, réalisé par le cinéaste expressionniste F. W. Murnau, et qu’elle fut une espionne soviétique jusqu’à sa mort d’une tumeur au cerveau, mais on ignore souvent qu’elle est née à Alexandropol, aujourd’hui Gumri, la deuxième ville d’importance en Arménie. Le pays ne compte que trois salles de cinéma encore en activité, mais l’une d’entre elles présenta récemment un film de Mae West intitulé Ma petite mésange, ce qui donnait, en arménien : Im pokrik yerachtahav, qu’on peut retraduire littéralement : Mon petit ‘poulet-de-sécheresse’, mais cela n’a rien à voir avec mon récit. « Sur ce, … »

Toto et moi longeâmes le mur pendant dix minutes avant de parvenir à une porte dont les battants mesuraient chacun cinq pieds de largeur et douze de hauteur, fermant ensemble une entrée de cent vingt pieds carrés et protégés par cent vingt pointes de bronze, longues d’un pied, et fixées par des bandes de métal clouées sur le bois jaune, taillé d’une seule pièce, des deux battants. Le message muet, mais évident, des cent vingt pointes incorruptibles était qu’aucune influence extérieure ne passerait jamais leur seuil pour corrompre l’ordre intérieur gardé par les murs de la ville. Autrement dit, nul voyageur ne pouvait passer par cette porte avec des intentions autres que parfaitement pures. « Tant mieux ! » songeai-je naturellement, mais la porte était fermée et ses environs paraissaient déserts. Que faire ?

Toto me prévint en aboyant de la venue d’une silhouette qui marchait raidement en haut des murs. C’était un gardien armé d’une pique à l’ancienne et d’une merveilleuse arbalète, mais son apparence me surprit plus que tout : Le soldat ressemblait à un grand oiseau en fer noirâtre, au bec étiré, à l’œil méfiant.

Je l’ai déjà dit : Le rêve est la pensée de l’homme endormi. Le cerveau rêvant n’a pas à s’occuper des sensations typiques de l’état éveillé, et il en profite pour créer des mises en scènes formidables. On se demande souvent si les rêves ont une signification cachée. Je crois que oui ; les rêves ont cette signification qu’on se cache à soi-même.

Un courant électrique parcourt constamment le sommeil du système nerveux afin d’assurer à celui-ci sa bonne santé, et pour maintenir sa réactivité, mais ce faisant il révèle à l’adulte des moments oubliés de son enfance, et des frayeurs, et des désirs longtemps détournés. Le rêve est au cerveau ce que les gargouillis sont à l’estomac qui digère : le signe que tout va bien. Le cauchemar sert à stimuler certains aspects défensifs d’une personne. On voit rarement son ombre en rêve, parce que la survie de l’être humain n’en dépend pas vraiment.

« Que voulez-vous ? » me demanda l’oiseau de fer. « Parlez à quelqu’un, » répondis-je avec confiance. « Je vais vous ouvrir, » dit le gardien. Sa réponse brillait vraiment d’intelligence, ou c’était la bétoine de montagne qui me donna cette impression.

::: ::: :::

[Image : L’oiseau tardif par reading_is_dangerous]

S'abonner par email