samedi 29 décembre 2007

REPAS DE FETE


l’année se finissait… (on la terminait)

dans une rue brune
un poète affamé
échangea quelques mots
contre une créature bientôt morte

“comme tu dors ! poisson,” dit le poète,
“je m’en vais manger ton rêve.”

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[Image: Dans une rue brune par reading_is_dangerous]

vendredi 28 décembre 2007

UNE EXPLOSION LOINTAINE


sur la colline, un manoir
et dans la grande salle, un luth
jouait en solitaire la complainte triste
d’un spectre torturé par la noirceur du silence

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[Image: Lui par reading_is_dangerous]

mardi 25 décembre 2007

AUPRES DE MON ARBRE


Cette grande roue
qui les pressait de lui trouver un sens—
l’année—elle s’arrêtait de tourner pendant
ces quelques jours quand on lui offrait
le cadeau d’une minute ou deux (une heure ?)
passée à méditer sur le sens profond,
mais léger ! d’une vie basée sur l’eau

flocons de neige,
cubes de glaces dans mon verre de fort,
bière d’épinette,
et bientôt ! du suc d’érable…

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[Image : Bleuet Magique de Noël par reading_is_dangerous]

lundi 24 décembre 2007

JOYEUX ANNIVERSAIRE, MAMAN !

C’est aujourd’hui l’anniversaire de ma mère et pensant à elle, j’ai dessiné ce que j’aurais aimé lui offrir : un simple bonhomme de neige, que j’ai flanqué d’un gamin avec son chien, joyeux. A des approximations de sapins, j’ai accroché des rondelles de lumière pour évoquer les « lumières de Noël » qui clignotent de partout, à cette époque de l’année, laquelle me semble la plus drôle de toutes, cela en raison de sa grande démesure et de ses folies particulières.

En Arménie, on fête (très peu) la naissance du Christ le 6 janvier. La soirée sera donc tranquille, ici, alors que chez vous, au Québec, en Belgique, en France et ailleurs, vous dégusterez probablement de la dinde ou des huîtres, de la bûche avec des chips, en buvant du blanc qui sera peut-être suivi d’un petit cognac additionné ou non d’un cornichon (je brode). Moi, j’ai une bouteille de whisky et du vin rouge (je ne brode plus). J’écoute les chansons d’un poète russe qui habitait en Chine au début du siècle dernier, Alexandr Vertinsky... en me demandant si je devrais ou non tenter de localiser l’église catholique qui doit (?) exister quelque part à Erevan, au cas où je voudrais aller à la messe de minuit (mais j’en doute !).

Les connaissez-vous ? ces paroles qu’accompagnait une mélodie détournée :
Père Noël,
Père Noël,
Apporte des bebelles !

J’ai oublié la suite. Tant pis ! Mais voici : Je vous souhaite des joyeuses fêtes !

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[Image : Bonhomme anniversaire ! par reading_is_dangerous]

vendredi 14 décembre 2007

LES TROIS RONDS BLEUS


Aujourd’hui les nombreuses festivités* prévues pour mon anniversaire empêchent que je termine le nouvel épisode du récit qui s’intéresse à l’étrange Edouard P et au non moins étrange Auguste Shard dit Lejeune, sans oublier madame Libilis, la secrétaire « à l’ancienne », ou l’agitateur politique dont larrivée annoncée ne saurait pas tarder, mais je voulais en quelques mots résumer une idée qui m’est venue en rêve, ce matin, et que je crains d’oublier si je ne la note pas ici : C’est que la mise en scène typique des rêves nocturnes peut être modélisée par le biais de formules mathématiques (qui restent à découvrir).

Et un personnage apparaît ici (jamais autrement qu'au bon moment), et un pan de mur s'efface soudainement (juste quand il le faut), et le plancher se dérobe sous mes pieds (comme dans ce cauchemar
le plus ancien dont je me souviennej'avais quatre ans, c'était voilà trente-six ans.)


*Feux d'artifices, parades, coups de canon, beuveries, des sacrifices, etc.


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[Image: Les 40 ronds bleus n'en font que trois par reading_is_dangerous]

jeudi 13 décembre 2007

TAMBOUR BATTANT


Au jeu du tarot,
pas une carte qui n’arrive autrement qu’à temps.

Et la table elle-même,
qui reçoit les cartes,
elle aussi : arrivée à temps.

Et le plancher sous la table,
et l’œil du devin,
et le miroir de son cœur : pas un battement du tambour
qui n’arrive autrement qu’à temps.

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[Image: Planche de table par reading_is_dangerous]

Note

r_i_d était occupé par une traduction ( « Des portraits du subjectivisme artistique dans l’art arménien contemporain depuis la perestroïka jusqu’à l’État néolibéral »). Son service ‘régulier’ reprendra d'ici peu, aujourd'hui ou demain, mais juste à temps.

dimanche 9 décembre 2007

LAPINS, CHEVRES ET CHEVAUX




V



Le cabinet de travail d’Edouard P était une pièce beaucoup plus longue que large, au plafond haut, perdu dans les ténèbres, aux murs nus et essentiellement désespérés, au plancher couvert des lambeaux d’un tapis persan déchiré, à l’étonnant motif en forme d’oreille, mais qu’on ne voyait guère puisque partout s’élevaient des amas hétéroclites de choses empilées dessus dessous, qui formaient des compositions extraordinaires et d’aspect fantasque d’autant que l’endroit était éclairé d’une seule fenêtre blanche et avare de sa lumière, une douanière du jour, une fonctionnaire vêtue d’un questionnaire, un papier jauni posé sur les carreaux ne laissait donc passer rien qu’une pauvre clarté diffuse, mais qui plaisait apparemment à l’étrange P, ce personnage d’obscurité, ce type massif de cinquante-huit ans aux yeux cernés chacun de vingt-quatre cernes concentriques, des yeux noirs et déprimés ou déprimants, des yeux d’agent intermédiaire entre le monde et son oubli, mais je préfère pour l’instant ne pas en dire trop à ce sujet, car il suffira de savoir que P travaillait pour le ministère du Bâtiment, mais qu’il avait son bureau quelque part au bout d’un couloir gris, dans une aile située à bonne distance des quartiers importants, non pas parce que son emploi ne servait à personne, au contraire ! puisque P occupait une fonction spéciale d’homme à tout faire (ou presque) et la preuve incontestable de son mérite et du respect qu’on lui témoignait est qu’on venait le trouver chez lui quand on avait besoin de ses services, plutôt que de l’inviter à la centrale du ministère, cet endroit bizarre et triste que je visitai une fois y étant entré par erreur, mais c’est une autre histoire à cette exception près qu’à cette occasion je rencontrai pour la première fois l’invité de P : Auguste Shard dit Lejeune, à qui manquaient les jambes en bas des genoux, et qui venait de demander à son hôte de lui apporter ce qu’il nommait une cuvette pour éviter d’avoir à dire un pot de chambre, et P, qui se souvenait d’en avoir un, cherchait ce vase parmi les choses diverses qu’il conservait dans son bureau en expliquant que leurs agencements inusités favorisaient la réflexion.

Près d’un mur, un ancien petit canon de bronze reposait bouche contre terre. Sa fesse unique supportait le pot de chambre désiré ; le vase retourné à l’envers portait sur son derrière un sabot de bois dont le talon servait de piédestal à une minuscule grenouille d’or que P mit dans une poche de son pantalon avant de prendre le sabot qu’il emporta avec la cuvette qu’il posa sur le plancher auprès de Shard qui s’était soulevé de sa chaise pour baisser sa culotte, disant, « Quelle misère qu’il faille encore à l’humanité pousser des crottes comme le font lapins, chèvres et chevaux ! Voilà bien la honte véritable qui descendit sur nous lorsqu’un vieux patriarche, maudit soit-il ! inventa cette fable d’Eve et Adam qui goûtèrent au fruit défendu pour découvrir qu’ils étaient nus, or ce n’est pas la nudité qui nous gène, mais l’acte culminant de l’intestin qui chasse ce dont il ne veut pas et sinon, quelle douleur ! quelles puanteurs ! lorsque la bienséance ou la constipation s’en mêlent ou que le confort d’un salon ou d’une chambre est diminué par l’absence des facilités modernes. Pourquoi n’avez-vous pas fait installer ici des toilettes comme on vous l’a conseillé déjà plusieurs fois ?
– Notre bâtiment n’a pas reçu les autorisations nécessaires, dit P aidant Shard à s’asseoir à califourchon sur le pot.
– Quelle absurdité ! s’exclama le jeune homme en s’assoyant du mieux qu’il pouvait. Où allez-vous ? quand...
– Au troisième étage, chez un bouilleur qui a détourné un gros tuyau, dit l’énorme P se redressant.
– Heureuse crapule !
– En effet ! Je vais maintenant vous laisser seul.
– Mais ne quittez pas la pièce, je vous en prie ! dit Shard d’une voix basse.
– Alors permettez que je vous raconte l’histoire d’un petit canon de bronze, d’un sabot de bois, d’une grenouille d’or et d’une cuvette émaillée portant ces mots : « Son, Sa, Ses, » en lettres de manganèse mauve, dit P s’éloignant.
– Une autre cuvette ? demanda Shard.
– Pas du tout ! C’est celle-là même sur laquelle vous vous trouvez maintenant assis, dit P.
– C’est fascinant, racontez-moi cela ! » dit Shard d’une voix légèrement différente.

Une brève plainte se fit entendre ; on eut cru qu’elle s’était échappée des ténèbres du plafond.



(à suivre)


Les épisodes précédents de ce récit sont :
  1. EH, EH, EH, EH
  2. AMOUR EN CAGE
  3. LE TEMPS NE COULE PAS
  4. TROPOLOGIQUE

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[Image : Montagnes (abstractionnisme naïf) par reading_is_dangerous]

vendredi 7 décembre 2007

JE POURSUIS MES RECHERCHES (FRAGMENT)


...je ne me connaissais pas quand tu me demandas où j’étais. Je partis au loin croyant que si tu ne m’avais pas aperçu de ce côté du monde où nous étions, c’était parce que je me trouvais probablement de l’autre côté. Logique !

Quel voyage ai-je fait depuis ! Je te raconterai un jour mes aventures… parmi lesquelles ma rencontre avec le g… mais tu me presses encore aujourd’hui de te dévoiler l’endroit où je suis. A nouveau je te réponds que je l’ignore, cela à ma plus grande honte ! Mais saches que j’ai fouillé plus de la moitié du monde en vain, et qu’il me parait désormais que je puisse échapper aux regards, le tien, le mien, celui des autres… Hypothèse horrible : J’étais peut-être caché sous nos pas !

Il se peut aussi que ma taille soit telle qu’un seul de mes orteils semble une montagne. Sinon je n’habite pas ce monde, je n’y vis pas encore ou déjà plus et dans ce dernier cas, quel dommage ! Je désespère parfois de ne me trouver jamais, pourtant je poursuis mes recherches.
Dis bonjour de ma part à toute la famille et aux amis. Qu’on ne m’attende pas pour dîner avant un millénaire ou deux...

Je t’embrasse,
Adje


P.S. Petites questions pour toi : a) La solution à tout problème se trouve-t-elle toujours dans un simple changement d’échelle ? et b) Combien de vérités particulières faut-il connaître avant d’en arriver à formuler une vérité plus générale ? Deux ? Trois ? Quatre ?



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[Image: L'enveloppe par reading-is_dangerous]

jeudi 6 décembre 2007

TROPOLOGIQUE




IV



Madame Libilis, la secrétaire « à l’ancienne » d’Edouard P, venait d’entrer dans le cabinet de travail de celui-ci qui conversait avec Auguste Shard, dit Lejeune, lequel avait prédit l’arrivée prochaine d’un agitateur politique, mais sans en préciser le nom. Libilis paraissait affolée. Son regard normalement paisible sautillait maintenant sur place. Ses yeux bleus ressemblaient aux bulles transparentes des écrevisses dérangées. Ses mains—je note qu’elle portait une pierre brillante au doigt, un diamant—ses mains tremblaient comme celles des enfants opiniâtres qu’on a contrariés. Avant que P puisse lui demander ce qui n’allait pas, la secrétaire le renseigna en ces mots, d’une voix dont le timbre ne dépendait plus de sa tête ; elle dit, « Trois vieillards sont entrés chez nous en passant par la porte de gauche ; ils se sont postés en silence, sans me saluer, mais s’entre-regardant, l’un face à la porte qui mène au couloir, les deux autres de par et d’autre de cette porte, l’un de ces deux brandissant un cystotome. J’ai protesté ; ils m’ont fait signe de me taire.
– Sont-ils vêtus de gris ? demanda Shard, et ont-ils le visage couvert d’un loup ?
– Oui ! répondit Libilis, mais comment le savez-vous ?
– Ce sont mes hommes, des assassins, expliqua Shard et se tournant vers P, il ajouta : Ils résoudront la question de cet agitateur politique contre le lequel je vous ai prévenu.
– Comment ? demanda P.
– J’ignore la méthode choisie par mes hommes, mais l’un d’entre eux est un grand spécialiste de ce qu’on nomme la vague des tendons; un autre maîtrise parfaitement l’usage de cette provocation mortelle et appelée l’opposition au cœur, dit Shard.
– Non, dit P, je veux dire, pourquoi ne pas profiter autrement de la situation en gagnant la confiance de l’agitateur, ceci dans l’espoir de mieux éliminer la menace qui pèse sur nos règles de gouvernement ?
– L’agitateur sait pour qui vous travaillez ; il vous serait difficile de gagner sa confiance, dit Shard.
– Pourquoi vient-il alors chez moi ? opposa P.
– Pour demander à l’aide.
– Mais comment ?
– Nous l’ignorons, dit Shard se caressant la barbe.
– Permettez que je lui demande avant que vos hommes n’agissent, dit P en expulsant des volutes d’air épuisé par ses narines (que P avaient énormes, je vous le rappelle.)
– J’espérais cette réaction de votre part.
– Je connais vos feintes.
– Je n’ignore pas que vous savez que je sais que vous savez mon art, » dit Shard en souriant d’une bouche aux lèvres closes.

Il lui manquait les jambes en bas des genoux. Il avait vingt-quatre ou vingt-huit ans. C’était un homme brun, séduisant, mais sa présence inquiétait une majorité de gens, à cause non pas de son handicap, mais parce qu’il émanait de Shard un rayonnement mystérieux, presque effrayant, comme s’il sourdait en lui une justice sortie des profondeurs inhumaines de l’espace et du temps. Les eaux d’un courant si anormal ne pouvait que glacer tout être un peu frileux même après avoir été réchauffées par l’intensité d’un homme tel que Shard, que son destin contraignait à rester assis. Il souffrait d’horribles maux de dos. Comment avait-il perdu ses jambes ? Je raconterai cette affreuse histoire une autre fois. Shard dit, « Madame Libilis, retournez sans crainte à votre bureau, où vous transmettrez de ma part à ces trois charmants vieillards le message suivant : Que leur mission s’est amaigrie, qu’ils peuvent s’en retourner à leurs études de tropologie. Et, je vous en prie, préparez-nous de la soupe pour un, deux, trois, quatre avec vous et notre ami l’agitateur, de la soupe maigre à la betterave si vous en avez de prête, sinon au panais que j’aime bien, avec des cœurs de coriandre fraîche et un peu de miel d’esparcette. »

Libilis afficha une moue rassurée, mais elle tendit la main vers la belette empaillée qui reposait en équilibre sur son ventre sur un pied de la table retournée dans cette pièce où, je l’ai dit, tout (y compris des idées) se trouvait dessus dessous. « Tut, tut, tut, » dit alors P tirant légèrement la langue, « cet animal ne vous servirait à rien, » et Madame Libilis s’en retourna à son bureau sans rien emporter d’autre que les mots du message que lui avait confié Shard. P voulut savoir si l’agitateur politique n’était pas un homme dangereux. « Qui sait ? On rapporte qu'il y a une personnalité magnétique, » répondit Shard, et puis il demanda à son hôte la gentillesse d’une cuvette, s’il s’en trouvait toujours une dans l’étrange fouillis où nous nous trouvions ; car j’étais aussi là, mais invisible et muet. Vous en souveniez-vous ?



(à suivre)



Le premier épisode de ce lent récit vous attend ici.

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[Image : Rendez-vous par reading_is_dangerous]

dimanche 2 décembre 2007

LE TEMPS NE COULE PAS




III



Edouard P entra dans son cabinet de travail. C’était une pièce étroite et longue de vingt mètres, qui faisait mal au cœur, dont les murs eux-mêmes devaient supporter quelque pesante douleur, dont le parquet usé suppliait sous les pas qu’on cessa enfin de lui marcher dessus. Le plafond avait pris la fuite : il s’élevait à une hauteur inconnue, dans l’obscurité. Lorsqu’il arrivait en ce lieu, le visiteur sentait son âme transportée loin des paysages auxquels elle appartenait, vers un nouvel univers inversé au sein duquel chaque objet se trouvait à l’envers sinon renversé sur le dos ou le ventre, sur le côté ou sur la tête. Il y avait dans ce cabinet une table énorme, mais retournée ; ses pieds pointaient vers le haut, et le dessous de sa planche faisait maintenant office de dessus, des choses noirâtres s’y trouvaient empilées, des masques de bois. Ils faisaient face au sol, ils devaient pleurer des larmes secrètes car une épaisse couche de poussière couvrait leur dos. Les pieds de la table portaient chacun un objet : un chandelier à l’envers surmonté d’une bougie jamais allumée, fixée de côté ; un vase retourné et qui avalait la patte qui le supportait, sur lequel était peint cette scène : devant un mur de pierre à moitié écroulé un moustachu au crâne chauve brandissait une lancette en se préparant à opérer la saignée sur le bras tendu d’une paysanne au teint pâle, aux yeux retournés, derrière elle, un cheval était mort les quatre fers en l’air ; autour du troisième pied de la table on avait enfilé une culotte retournée ; sur le quatrième et dernier pied une bête empaillée, du genre belette, reposait en équilibre sur son ventre. On l’eut mieux vue debout. Il y avait un fauteuil à l’envers, le tissu de son cul pénétré tête première par un radiateur électrique défoncé. Il y avait une bibliothèque renversée, mais pas de livre visible. Un samovar cabossé était couché sur elle. Dans son robinet dressé se cachait une minuscule érigne qu’Edouard P aurait écrasé d’un doigt ganté s’il l’avait aperçue, mais tandis qu’il avançait dans ce qui ce qui n’avait que l’apparence d’un capharnaüm, il dirigeait son attention vers le jeune homme barbu qui attendait assis sur une chaise (elle-même assise à l’endroit). Ce jeune homme caressait d’une main nue les soyeuses boucles brunes de sa barbe. Il avait les yeux fermés. Il paraissait plongé dans une méditation profonde. Il lui manquait les jambes en bas des genoux. Il s’appelait Auguste Shard, mais on l’avait depuis longtemps surnommé Lejeune. Quel âge avait-il ? On l’ignorait, mais il avait l’apparence d’un garçon sérieux de vingt-quatre à vingt-huit ans. Edouard P s’était approché à quelques mètres de lui, provoquant les craquements du plancher, lorsque Shard ouvrit enfin les yeux, et dit : « Mon cher Edouard, une question me gratte. Sommes-nous fâchés l’un par faute de l’autre ?
– Mon cher ami, commença P, mais sans continuer, et puis il enleva en les retournant ses gants de cuir granulé qu’il posa d’un geste théâtral sur les cuisses de son invité qui ne sembla ni surpris ni offensé.
– J’attends depuis une heure, dit le jeune homme.
– Cela vous a-t-il aidé à réfléchir ? demanda P enlevant sa veste.
– Sûr que si, mais là n’est pas la raison de ma question, dit le jeune homme.
– Où faut-il alors trouver la raison de votre question ? demanda P plaçant sa veste Élève retournée sur les épaules de Shard.
– Je ne le sais pas encore, mais écoutez cette prédiction : dans quelques heures au plus tard un agitateur politique se présentera ici pour demander à l’aide.
– Mon aide, dit P.
– Il faudra en profiter, dit Shard.
– J’espère bien en profiter, » dit P déroulant un tapis qu’il étendit sur le sol avant de s’asseoir dessus. Et puis il dit, « Je suis votre homme à tout faire.
– Il y aura peut-être un nœud à défaire, dit Shard caressant sa barbe.
– Faire ou défaire, cela revient souvent au même.
– Pensez-vous! Mais j’ai faim...
– Mon assistante va nous apporter la soupe.
– Madame Libilis est charmante.
– Elle me soigne bien, et elle a le pouce vert.
– Cependant la décoration du lieu fait mal.
– Tout ça m’aide à réfléchir, » dit P expulsant des boules d’air par le nez. Elles portaient une odeur de fatigue extraordinaire pour un homme tel que lui, tout massif, tout noir, tout écrasant, lui dont le cabinet de travail était organisé d’une façon si originale, si mystérieuse, si propice à la réflexion et au développement d’idées dessus dessous. « Parlez-moi de cette théorie du temps qui ne coule pas, au sujet de laquelle nous discutâmes ensemble lors de notre dernière rencontre, » dit Shard, mais à ce moment-là madame Libilis entra dans la pièce. Elle n’apportait pas la soupe, et elle semblait positivement affolée.



(à suivre)



On trouvera le premier épisode de ce recit en cliquant ici.

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[Image : Empilage par reading_is_dangerous]

jeudi 29 novembre 2007

AMOUR EN CAGE





II



Une femme au visage jovial et resplendissant d’aménité accueillit Edouard P lorsqu’il entra dans son bureau. C’était sa secrétaire « à l’ancienne », on l’appelait madame Libilis. Elle paraissait sans âge. Elle avait les yeux bleus et le regard paisible, des cheveux châtain clair qu’elle gardait soigneusement coupés courts (trop à mon goût) et le teint fleuri, et la poitrine pleine. Elle examinait une plante en pot placée sur le rebord d’une fenêtre, une alkékenge aux fruits presque mûrs, qui ressemblaient typiquement à des petites lanternes de papier fin et orangé.

« Bonjour monsieur P, » salua madame Libilis.

« Comment va l’Internet ce matin ? » demanda impoliment le gros P.

« Comme le tournesol sous les nuages, » répondit madame Libilis tandis qu’elle enlevait à l’alkékenge quelques feuilles jaunies.

« Comment vont les fruits ? » demanda P en pointant un index ganté vers la plante.

« Ils mûrissent pour vous, » dit la douce secrétaire qui préparait chaque année une drogue en broyant les fruits d’une récolte habituellement abondante, car elle avait le pouce vert, et plusieurs douzaines d’alkékenges croissaient chez elle, cela à la plus grande satisfaction de son patron. Il faut savoir que le jus du fruit de l’amour en cage—c’est un autre nom de cette plante—a des pouvoirs anesthésiants et anti-inflammatoires utiles quand on l’applique directement aux éminences douloureuses appelées hémorroïdes et qui faisaient beaucoup souffrir notre massif ami, Edouard P.

« Comment vont les nouvelles ? » demanda ce dernier.

« Vous le savez sans doute mieux que moi : le nombre des partisans de la révolution double de jour en jour. Aux échelons inférieurs du gouvernement, les insectes levant leurs antennes pour écouter la rumeur se laissent peu à peu séduire par ses promesses mielleuses. Le vice-ministre de la Lumière a démenti voilà une heure l’annonce de son arrestation ordonnée dit-on par le ministre lui-même… »

« Quelle heure est-il ? » demanda P en coupant brutalement le rapport de sa secrétaire.

« Dix heures trente, » répondit madame Libilis.

« Lejeune est-il ici ? » demanda encore P.

« Dans votre cabinet, » répondit la secrétaire avec un sourire fanatique.

« Eh, eh, eh, eh ! » fit Edouard P de sa voix fluette, tirant la langue au mur. « Il y a une araignée, là, » dit-il, et il écrasa la bête innocente de son index ganté.

« Le froid les ralentit, » déclara-t-il ensuite.

« Il faudra justement que nous commencions à chauffer… » suggéra la dame en caressant le coqueret (c’est aussi un nom de l’alkékenge).

« Pas avant le seize novembre, » répondit P, et il se tourna à gauche pour faire face aux trois portes qui permettaient l’une comme les deux autres d’entrer dans son cabinet. Il y avait là un petit mystère que j’expliquerai plus loin, la raison de ces trois portes placées l’une à côté de l’autre, mais pour l’instant je veux suivre Edouard P qui se décida soudainement et choisit la porte du centre qu’il poussa pour entrer dans son cabinet, moi derrière lui.



(à suivre)


Suivez ce lien pour lire le premier épisode de cette série inédite!

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[Image : Le tour du chapeau par reading_is_dangerous]

EH, EH, EH, EH !




Je ne me souviens pas d'avoir jamais remarqué en rêve une ombre.
-E. P.



Quand il entra dans le couloir qui menait à son bureau, j’enlevai à Edouard P sa coiffure que j’envoyai rouler jusqu’à l’autre bout du corridor, vers la fenêtre par laquelle je m’étais introduit en ces lieux, mais ma plaisanterie ne causa chez sa victime aucune réaction distincte. À vrai dire, je n’en avait pas espérée, car je connaissais bien le maintien de cet homme. Il traversa le passage avec lenteur, ignorant les sept premières portes à gauche et leurs voisines d’en face, et puis il s’arrêta à la huitième (celle de gauche) devant laquelle l’attendait son chapeau.

Edouard P, je vous en fait un rapide portrait : cinquante-huit ans, un corps massif, mais qui n’était que l’entourage trop lourd de la perle du cerveau. Il avait le teint vert-de-grisé du cuivre, son visage servait de brasero aux charbons allumés des yeux. Le nez du monsieur ressemblait à une catapulte double dont les cuillères ou narines expulsaient des boules de souffle en suivant le rythme imposé par la bouche qui aspirait pourtant peu d’air, moins qu’une mouche. Ce personnage shabillait d’une veste noire Élève de la plus belle qualité.

Et il regardait donc son chapeau, une chose biggar
ée, faite en vraie peau de phoque. D’une main gantée de cuir granulé il reprit possession de son couvre-chef, et puis il fit deux pas longs vers la fenêtre qu’il ferma d’un coup de poing avant d’agiter celui-ci dans les airs, tirant la langue et lançant d'une voix fluette « Eh, eh, eh, eh ! » en guise de défi. Il tourna ensuite le dos au jour. Je dois vous dire quil ne pouvait pas me voir, parce que...

Dans la grisaille du couloir Edouard P retourna à la huitième porte qu’il poussa de son poing ganté sans frapper ni tourner de poignée (il ny en avait pas de ce côté), et puis il entra dans son bureau, moi derrière lui.


(à suivre)



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[Image : Le gardien de la suite du récit par reading_is_dangerous]

mercredi 28 novembre 2007

L'HUITRE A MOTS



à journée longue je dessinais
des figures drapées

la nuit je peignais si bien que je ne pensais plus qu’en formes et en couleurs
des courbes et des droites
des lignes pleines et des pointillés

au sein de parfaites symétries, je réfléchissais
vers quelque divine asymétrie, je projetais mes pensées

visages
corps
paysages
objets, des rochers
du mouvement…
je pourrais continuer cette liste ; elle va loin

jusqu’à l’abstraction la plus capricieuse qui m’offre son soutien

et des océans de vérité sous des ciels faux
m’incitent à retrouver mes nageoires, mes ailes

le beau (la beauté) le laid (la laideur) tracent les limites d’un pied ou le contour
d’un rictus

je cherche à savoir tout ce que ma main sait
tout ce qu’aiment l’œil, mes yeux, mais que j’ignore

je pourrais aussi bien penser en musique—on m’a offert une guimbarde,
ruine babines

MAIS LES MOTS !
...par exemple celui-ci que j’ai pris au hasard :
stil de grain Couleur jaune verdâtre obtenue en pulvérisant les baies de nerprun
des teinturiers avant la maturité et en les préparant avec du carbonate de plomb

nerprun formidable
gentil carbonate de plomb impossible à croquer ou presque
les teinturiers, un monde,

éteins! Tu tues le rire...
Je songe à Abraham sur le point de sacrifier son fils, Isaac, celui qui rit


AMENEZ-MOI DES MOTS !

trésors des mots antiques, enfouis, à déterrer
morceaux des mots déchirés à recoudre, à recoller
angoisse des mots détournés
secret des mots d’origine inconnue
exotisme des mots étrangers, khendzor, pomme en arménien
exaltation des mots interdits
grimaces des mots sales, puants, ou le plaisir des injures…

mots pour bébé
mots sacrés
mots magiques qui vous coulent entre les doigts

jouer avec les mots pour penser avec eux
Ou se coucher dessus, avec des...
pensées de corps qui dansent le cha cha cha des mots
pensées des idées immobilisées, torturées, tasérées
pensées de mots qui pensent, des verbes à peser, lourds, lourds

mon sac à mots pour le voyage…

C’est une drôle de saison que la fin de l’automne…
Quand les feuilles des platanes passent du vert au cuivré
(à l’inverse du cuivre qui passe au vert-de-gris)

et puis je l’écrivais l’autre jour en anglais,
Chaque courbe en chaque lettre est porteuse d’espoir

et puis il y a nos amies les grappes de virgules,,,,,,,,,,
et les bonis de tirets------------

l’huître à mots : d’une question irritante elle fait un globule argentin, une précieuse réponse

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[Image : Adverbe que pourra! sexclama l’huître à mots par reading_is_dangerous]

samedi 24 novembre 2007

VOUS NEIGEZ


en rêve je
traversais à la nage une rivière équatoriale

et puis je me réveillai
un chat sur mon épaule

j’avais la soif
je pris une tasse remplie d’eau et pressai un demi citron

écrivons quelques lignes, décidai-je
_

___ __
_____ __________ _______

il était sept heures du matin, a-aime
et puis j’observai la blancheur de l’aube...

une tache inconnue sur les toits d’en face
une tache pâle

soudainement je compris
qu’il neigeait

elle neigeait la première neige de l’année
elle neigeait la plus jolie

elle neigeait presque dans mon lit
elle neigeait, moi je tremblais

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[Image: Où, ma luge? par reading_is_dangerous]

vendredi 23 novembre 2007

VAISSEAUX


le joli texte
et le beau vase
se suffisent à eux-mêmes.

et tant pis pour les fleurs !

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[Image: Plante imaginaire par reading_is_dangerous]

YEUX DES SOUS-BOIS POURRISSANTS


yeux levés
yeux à levures
yeux à projections

dans l’humus de l’œil des bois une forêt de fougères rapides
suivie d’une forêt d’érables lents

et du lièvre
et du renard
et de la perdrix dans l’œil

yeux des sous-bois pourrissants
yeux des souches en décomposition
yeux ronds parce que le monde est rond
yeux pourris dans un monde mourrant

chaque matin il bouffe des yeux de cent ans
dans la rue une centaine
dans le métro trois, quatre cent yeux de cent ans à la coque
au bureau cent, deux cent yeux à la coquecigrue
des yeux de grandes grues
des yeux de putes de grand cru
des yeux de chutes de rein
des yeux tombés des nues
des yeux sans but

yeux qui moisissent dans l’obscurité intérieure
yeux perdus
qui appellent à l’aide
qui vous attrapent le bras
qui vous mordent

des yeux brunis couchés au fond de l’aquarium abandonné
des yeux de poissons qui flottent sur le dos
des yeux qui n’osent plus ouvrir la bouche
qui ont perdu le nez, le Nord, l’énorme rondeur du regard

le regard est bon comme le monde est bon
le regard se décompose quand les paysages se décomposent
l’organe inutile régresse

le troisième œil,
l’œil du cœur de l’esprit,
l’œil de la compassion,
cet œil-là, s’il ne sert pas, se change en noisette dure
qu’un écureuil malade emportera peut-être
sinon la moisissure s’en chargera

noisette pourrie
l’œil des importants, des infatués d’eux-mêmes
yeux attachés aux ténèbres
yeux avariés, immangeables
donnez-les moi !
je suis un champignon.

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[Image : Le nid par reading_is_dangerous]

mercredi 21 novembre 2007

LE VIEIL HERCULE


trois ou quatre mots viennent d’abord me trouver
des petits visiteurs à ma porte
qui me font des signes
qui m’invitent à les suivre
qui me parlent d’un malade
une idée malade
une idée à examiner
une idée à sauver?

mais je ne suis pas médecin, leur dis-je,
tant pis ! répondent mes guides,
il faut donc y aller,
les suivre,
les écouter me parler du malade,
la pauvre idée agonise,
la pauvre idée se lamente,
la pauvre idée a peur de mourir sans laisser de trace

c’est par ici, disent les mots
venez, venez, venez, entrez, entrez chez nous, répètent-ils
et j’y vais, j’entre chez eux

c’est une sombre demeure
au plancher comme la paume de la main, chaud, la fièvre !
Les murs toussent

je traverse un corridor
on me pousse à l’intérieur d’une chambre
noirceur!
noirceur!
et des odeurs de renvois…
je demande une bougie
oh! Une idée qui brûle…

couché sur un lit de crayons, un vieil hercule épuisé me fait signe d’approcher
Je suis un vieil Ostrogot, dit-il à voix basse
Je suis un vieil escargot, lent ! très lent à mourir,
mais vous devez faire vite, docteur !
car je sens que mes forces me quittent

je ne suis pas médecin, dis-je au malade
Tut, tut, tut, répond-il avant de perdre connaissance
Je n’ai plus le choix d’opérer ou non :
Je tape le vieux mot,
Ostrogot,
Ostrogot,
Ostrogot,
jusqu’à ce qu’il revienne à lui

ensuite quelle fête !

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[Image: LOstrogote par reading_is_dangerous]

mardi 20 novembre 2007

LA GROSSE PEI-PEINE


je suis un bol de soupe au poulet,
chaud,
chaude la soupe,
quoique bientôt tiède,
car de minute en minute je refroidis,
et d’heure en heure puisqu’il le faut,
et de pénible saison en pénible saison,
mais par dépit j’aime à me présenter sous un autre jour,
je dis: c’est moi le dragon rebelle,
le carnassier sauvage (mais urbain),
le monstre de colère (mais studieux),
la haine qui chante (sur RSS feed),
le miroir critique (moi! moi! moi!),
la grosse pei-peine enfoncée comme une aiguille dans l’œil,
et mes vingt ans, madame, les voulez-vous ? je vous les donne,
mais ne prenez pas mes mots !


petit poulet, écoute un peu :
la révolte fait toujours rire
quand on la marque d’un copyright.

moineau parmi les moineaux
tigre parmi les tigres
froid interstellaire parmi les froids interstellaires
homme chez les hommes... tout va bien,
le mal lui-même va bien.

nuage d’homme,
tu peux nous faire de l’ombre,
crier,
pleurer,
mais souviens-toi : c’est du vent qui te pousse.

mange donc ta soupe avant qu’elle soit froide

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[Image : Cuirettes coulantes par reading_is_dangerous]

lundi 19 novembre 2007

ICI COMME AILLEURS


ici comme ailleurs
nul ne sait vraiment à quoi
songe le berger
et lui-même l’ignore parfois.

en Arménie vit une aimable vipère
dont le venin vous libère
en quelques minutes de tous vos tracas

on l’appelle gurza

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[Image: La Serpente par reading_is_dangerous]

samedi 17 novembre 2007

L'UNIVERS ASSIS


j’ai arraché de moi l’homme,
mais il a repoussé

alors j’ai creusé le sol jusqu’à l’extrémité de la dernière racine,
et puis j’ai tout enlevé,
toute partie végétale,
tout l’homme,
mais ça a encore repoussé

alors j’ai mis le feu. La terre brûlait…
dans la maigre flamme je me suis reconnu

ensuite j’ai attendu
assis dans la cendre, méditant

patience !
patience !

comme le chasseur j’ai attendu
comme le chat, le chien, le crapaud, l'araignée

j’ai attendu
assis dans la cendre, méditant sur cette formule de Hermès Trismégiste
et citée par Pascal,
« Dieu est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part. »

plus tard (mais qu’est-ce que plus tard ?) j’ai vu que ça repoussait.
L’homme en moi repoussait ; j’ai repoussé, ressurgi : un phénix.
On dit que cet oiseau mythique ne peut se poser ailleurs qu’au centre du monde

j’ai soudainement compris

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[Image : L’univers assis par reading_is_dangerous]

vendredi 16 novembre 2007

LES MATINS BIENFAISANTS


il y a des matins gris, des réveils bleus
quand le prud’homme lui-même
souhaite brièvement qu’un ruban de pensées violettes ou brunes
lui révèlerait la façon, les mots magiques, les ingrédients d’un filtre de
métamorphose…

il y a des matins gris, des réveils bleus et lourds
quand la coupure du rêve dans la tranchée du réel
éventre une porte qui gardait la chambre du sage contre la sottise ;
les ventouses humides, des bœufs de désespoir,
des quatorze et des seize minutes d’incompréhension passent à l’attaque
et celui ou celle qui venait de se lever du lit s’assied alors…

il y a des matins gris, des réveils bleus et lourds et positifs
quand on voudrait pouvoir se donner un sérieux coup de serfouette
et bouleverser l’ordre intérieur, les cétacés de ses organes : cœur, foie, poumons…
écraser sous les sabots de la liberté tout ça qui vous tient
et s’envoler sur un balai comme une sorcière honorée par les servantes du tarot

l’unité du corps et de l’esprit, cette unité paisible, bleue, grise,
et la double hélice, le pli du genou,
l’embûche de la vie, la fausse marche du temps
désorientent le météore philosophe lui-même

je ne sais plus de quel côté me tourner pour te saluer, soleil
je ne sais plus pourquoi ce matin gris, bleu,
ce potentat au teint blafard qui règne sur mes jours,
qui m’impose ses tarifs

motus, ne dis pas mot ! Ne chante plus !
Tu es l’oiseau aveugle qui ne sait pas la percée de l’aurore.
Ta tête, je l’ai placée dans un sac de novembre,
une poche de matins gris, de matins bleus, de matins bienfaisants

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[Image: La coupure du rêve par reading_is_dangerous]

mercredi 14 novembre 2007

LA SOCIETE DE LA COLLE


Voici le plan d’un récit que j’ai imaginé ce matin, tandis que j’écrivais un énième poème surréaliste et beau, mais inutile ou presque, au sujet d’une contrée battue par le vent, un vent si fort qu’il emporte le cœur des habitants de ce pauvre pays, et les couleurs du jour, et la noirceur de la nuit.

C’est l’histoire de A., un esprit pratique qui a réussi dans les affaires sans trop se compromettre, sans grossir du ventre, en gardant son sourire intact et l’amitié de ses amis. Il n’a jamais fâché personne sauf un cousin, B., qui se cache en dehors de la capitale lorsque débute mon récit, après sa tentative ratée pour provoquer une révolution dans leur petite république, laquelle pourrait ressembler à l’Arménie, mais sans que je le dise, parce que ça me gênerait, car je la connais mal malgré mes huit années passées chez elle.

B. a du génie, de l’intuition, des idées, du charme, mais son intransigeance et ses colères infatigables l’ont poussé dans un coin où il n’y a pas de place pour personne dautre que lui. Et ce fou continue pourtant à avancer au risque de s’écraser contre les murs qu’il a lui-même construit.

A. découvre sa cachette quelque part en montagne. Il s’agit d’une maison perchée sur une falaise visitée par des aigles et des corneilles, et qui fait face au vide, face à une région sauvage qui fascine B. « C’est une femme laide dont nul homme n’a voulue, » dit B. à A.

Il y a une morte dans cette histoire, une amie de A. séduite par B. Elle s’est probablement suicidée, sans doute à cause de B., et ce mystère est peut-être à l’origine de la visite de A. qui affirme pourtant qu’il vient chez B. pour le ravitailler et le sauver de lui-même si c’est encore possible. Mais puisqu’il y a de la révolution dans l’air, il y a d’autres raisons possibles. Soit dit en passant, le plan de B., son projet, j’en ferai le contraire exact des objectifs défendus par la Société de la Hache fondée par Netchaïev qui voyait dans l’Autre, son prochain, un capital « à dépenser. »

Par un matin gris, A. quitte la cachette de B. empruntant un sentier qui mène vers la « femme laide, » ce territoire sauvage dont j’ai parlé. Il vente avec force. Une bourrasque arrache son chapeau à A. qui tente de le rattraper d’une main rouge de sang.

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[Image : Les doigts du mal par reading_is_dangerous]

CE SI N'EST PAS DE MOI


Un soleil à pattes, oui. Une lune de robe, oui. Des étoiles dans la soupe, oui. De l’Eipho en vitamine, oui, et de l’oncle Eibho, s’il le veut, si vous le voulez bien, sinon faudra recommencer tout mon récit, la saga de Sanna, oui, oui. Il faut écrire, c’est ce que je me répète comme le ferait un cheval qui tourne en rond, une bulle de savon, une femme roulant des hanches, un doigt dans l’oreille, un orteil dans le nez. Je collectionne des tubes d’antimatière récoltés au fond de mes sinus, c’est une technique damesoufflante, je me dis que cette phrase ne va pas me lâcher, c’est un mélimélo, je lance des hop! hop! hop! à gauche, à droite, façon carnet mireillette, je, je, je, des, des, des, flic et floc, si, si, do, do, nenni, ka, c’est un cas, et je passe d’une échelle à l’autre, d’un moineau à l’ombre d’un moineau. Écoutez, je voulais justement vous le dire, vous n’avez pas le droit de nous laisser tomber, non.

Dans les bois, j’ai vu un trou ; il y avait dedans un vieux tas de jeunes branches qui murmurait des légendes de lapin de garenne, du style : « Gare au loup ! et lard au goût !» Et puis l’obscurité m’est tombée dessus... Vous savez bien comment tout tombe dans mes histoires : Comme un corbeau, couac ! J’ai vu le loup, c’était une louve, elle a dit, « Miam ! » et je me suis jeté vers elle en criant, « Tu ne m’auras pas ! »

Je vais from now on écrire de plus en plus souvent, même si ça ne se dit pas.

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[Image : Le cheval de manœuvre par reading_is_dangerous]

samedi 10 novembre 2007

MINIUM NATIF


je cherche du minium natif
pour faire de la couleur à l’huile
pour faire le portrait de la jolie veuve Sanna
que je souhaite peindre sur un broc pour le lui offrir à son réveil,
quand elle sortira enfin du profond coma qui la tient,
taloche de la Fortune, depuis cette
terrible chute que nous avons racontée plus tôt.

c’est une méchante fistule qui me torture le deuxième
a. (pensez au troisième œil,
à la troisième oreille) lequel est bien sûr l’orifice réservé
aux pensées basses et injurieuses, car j’en veux beaucoup
au président actuel de la Phrance
cette bête anoure (le président, pas la Phrance)
cette fleur du mal apétale,
je lui en veux pour son discours amoureusement prononcé devant l’Affairique
tandis qu’on se prépare à mettre en accusation le vice-président d’une
administration génocidaire, maniaque, voleuse, menteuse, et laide.

ce que nous voulons dire
c’est que la fiction va retrouver le chemin de notre carnet,
mais qu’en ce moment, l’anti-héros de nos pensées,
c’est ce diable informe : l’homme politique mou,
la méduse,
l’invertébré qui vit dans la mer de
nos parlements et chambres des communes détournés.

on exige de nous du sang contre des nuages.

si j’étais un magicien capable,
je ferais graillonner nos traîtres tapissiers ;
ils cracheraient le morceau, leurs vers du nez, toute la mer de
leurs entrailles, la vérité sur leurs mensonges, les maudits.

ah! Le minium -- le nom vulgaire du deutoxyde de plomb, qui est rouge, rouge
comme je vois le monde, le nôtre,
il faut qu’elle sache, Sanna, notre couleur favorite, la plus belle :
celle du sang sec.

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[Image : Message codé par reading_is_dangerous]

vendredi 9 novembre 2007

LA FLAMME, LA MIENNE


le fiel est en ceux
dont le ciel est en feu ;

nous sommes malheureux dans cette maison,
mais pas par ta faute.

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[Image : Chagrin par reading_is_dangerous]

lundi 5 novembre 2007

DES PONTS


Ils sont nombreux les endroits difficiles à visiter, pour toutes sortes de raisons, des bonnes et des mauvaises, des connues, des inconnues, des vieilles et des nouvelles, des incontournables et des insurmontables, mais on passera. Pamo ! Eh ! Viens ici, gélative bleue, je vais t’expliquer ça : Il manque des ponts, or nous ne pouvons vraiment aller nulle part autrement qu’en marchant. En automobile, en avion, ça ne compte pas, les distances traversées ne comptent pas, ce qui compte, c’est la trajectoire parcourue dans l’espace lorsqu’on tient compte du déplacement de la Terre, du Soleil, et de la galaxie. Le mouvement d’une voiture bousille tout ça, les vieux chemins. L’accès à ces endroits qui nous intéresse dépend de la trajectoire parcourue depuis le moment du départ. Quand partons-nous ? Bientôt ! Bientôt !

Pamo ! Pango ! C’est le même nom, ne te mets pas en colère ! Cher ami ! Prends un poignard ou deux, une lance, une cordelette dorée, et puis de quoi manger, un os à soupe. J’aime la soupe. Il nous faudra aussi une marmite. Tu peux la porter sur ta tête, ça te fera un casque, un heaume, un pot, mais ne pisse pas dedans ! Oh! Je disais ça pour rire !

Gélatine bleue, tu me diras d’où tu viens. Nous partirons à pied, tout de suite, maintenant. Dès que nous avons décidé de partir, nous sommes partis. Il nous manque des ponts, des mots ; je vais devoir les chercher. Il faut beaucoup de mots pour arriver à ces pays étranges qui nous intéressent. Je les ai oubliés, ces mots, ou je ne les ai jamais connus. M’en fiche ! Nous chercherons, nous chercherons au hasard, c’est ce qu’il faut, du hasard, de la poésie, de l’espoir, de la foi. On ne peut rien faire sans la foi, la foi en soi : Il n’y a qu’un seul dieu, un seul corps, une seule volonté, un seul espace, un seul moment, une seule chose, mais cette chose elle-même ne le sait pas, nous ne le savons non plus, tu ne le sais pas, je ne le sais pas, le bon peuple de Kang Lo ne le sait pas. On ne sait rien ou presque.

La foi, la folie, c’est très près. Je parle aux murs. Ils me répondent. Le sol n’est pas cette surface inerte qu’on imagine, pas même le sol de marbre, pas même un sol de béton. Le sol, le plancher, la route, les ponts, les mots ; il faut qu’ils soient d’accord, tous ! Pour que nos pas, nos paroles, NOS PAS ! nous portent là où nous allons, où nous devons aller, où personne d’autre que nous ne peut aller. Ah ! ah ! N’oublie pas ton poignard, un autre poignard, la cordelette dorée, l’os à soupe, la marmite. Je ne demanderais rien de tout cela à quelqu’un d’autre que toi, Pamo, Pango ! Il n’y a que toi qui puisse m’aider. Tu ne dois pas me laisser tomber. J’ai fait ton portrait, l’autre jour, ce n’est pas rien. Dans ton portrait, dans le portrait de toute personne, si c’est bien fait, si on sait y regarder de près on peut y découvrir la clef du sujet. J’ai trouvé ta clef, cher ami. Ta clef, ton chiffre, ton accord. Tu dois venir avec moi puisque je sais ton accord. Tu ne peux pas refuser, vieux démon, monstre, gélatine : mon ami Pango.

Allons ! Léger ! Léger ! Deux poignards, une lance, une cordelette, une marmite, un os !

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[Image: Par là-bas par reading_is_dangerous]

dimanche 4 novembre 2007

DES PERLES TROP LOURDES


Il a toujours cru qu’il savait écrire, qu’il saurait écrire, qu’il s’y mettrait un jour, qu’il coucherait des mots, beaucoup de mots, des mots merveilleusement bien placés les uns après les autres, qui emporteraient le lecteur loin de sa chaise, loin de ses préoccupations quotidiennes, loin des petits tracas, des petits bobos, des petites peines, loin des désastres, de la peur, de l’ennui, au-delà du réel, de la vérité, du mensonge. Vers un univers poétique : voilà à quoi il songeait, voilà la route qu’il cherchait, qu’il espérait trouver, mais il ne cherchait guère. Il attendait, il attendait que la route vienne un jour à lui, « tiens, » se disait-il, « tiens, tiens, » continuait-il, « serait-ce enfin un bout de route que j’aperçois en train que de naître sous mes pieds, » mais il ne bougeait pas, il n’avait jamais fait un seul pas, ses orteils, ses orteils n’étaient déjà plus en état de voyager, ses orteils avaient pris racine, mal, de travers, trop près d’un énorme rocher, à trop grande distance d’un point d’eau. Sans eau, comment écrire ?

Il ne savait rien ou presque. C’est pourquoi il inventait des murs, des déserts, des cordelettes, des poisons bizarres, des noms incroyables, des pilules de chance, des ciels ambitieux, des perles trop lourdes pour qu’on puisse les remonter à la surface des eaux, de la mer, hors des vagues, à l’abri des poulpes, des pirates, des escrocs, des voleurs, des agents de l’État, des spécialistes, etc. De toute façon il ne savait pas nager, pas en dehors de l’eau.

De temps à autre il s’arrêtait pour cueillir une jolie fleur, mais ça le ralentissait. La vitesse et l’accélération sont des déesses capricieuses. Demandez aux étoiles ! Elles ne s’arrêtent jamais ! Prudentes, prudentes les étoiles ! Elles vont ! Elles vont ! Légères! Légères!

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[Image : La fleur de route par reading_is_dangerous]

jeudi 1 novembre 2007

LA FARCE


la vérité n’attend pas.

Tant que tu restes assise,
elle s’éloigne de toi,
et avec elle sa lumière.

Sous un soleil pâle,
sur cette chaise qui te hait,
dans la grisaille tu songes au gobelet rose,
à sa potion d’amour perdue.

Tu joues une drôle de farce,
ta vie,
avec un pistolet en guise d’amant.

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[Image : Novembre chaque jour par reading_is_dangeous]

lundi 29 octobre 2007

MASCARADE


au début des temps
le cœur humain n’était qu’une chaussette solitaire
qu’on portait pour couvrir un peu d’amour
mêlé à beaucoup d’angoisse,
c’est-à-dire la peur du ridicule,
la peur des ténèbres,
la peur du silence,
la peur de la faim

mais au début des temps
il y avait suffisement de bonbons pour tout le monde
et la peur de la faim, celle-là n’était vraiment qu’une fausse peur,
une peur de théâtre, de comédie,
une peur inventée,
une peur organisée par l’imagination tambourinante
de quelques cœurs plus gourmands que les autres

au début des temps,
les cœurs se reproduisaient en se pliant à certains usages ;
lorsqu’une chaussette seule en trouvait une autre qui lui plaîsait,
qui faisait la paire,
alors l’une menait l’autre dans un tiroir plus ou moins obscur
où l’on célébrait à deux le mystère des nœuds,
et ça donnait un nouveau corps,
un troisième cœur

sinon comme il n’y avait pas grand chose à faire
on sculptait des masques terrifiants qu’on baptisait :
voici le masque de la peur du ridicule,
voici le masque de la peur des ténèbres,
voici le masque de la peur du silence,
voici le masque de la peur de ce qui pourrait arriver

or il arriva justement des loups-garous et des vampires,
des patriarches sanguinaires,
des empereurs nécrophages,
des présidents génocidaires,
des industriels hypocrites,
des sales empoisonneuses et des jolies menteuses,
des mollusques pleurnichards
aux corps habillés de pierreries, d’or et d’argent,
et plus tard des cafards géants à tête de téléphone portatif

la réalité pleine de monstres,
ça faisait peur,
mais le cœur humain se découvrant un peu d’amour
tenta héroïquement d’aimer tout ce qui l’angoissait

« masquons tout cela qui nous effraye, » se dirent les cœurs
qui forgèrent alors des mots pour masquer
toutes sortes d’horreurs

le progrès, la liberté,
ces mots ont servit à coloniser la moitié du monde
et encore aujourd’hui nous adorons souvent un dragon
bardé de fer et crachant des flammes
mais qui reste caché derrière tel ou tel mot à la mode,
par exemple, le mot « démocratie »
qui n’est en fait qu’un déguisement basé sur le mensonge et l’esclavagisme,
et qui nous sert de prétexte pour réduire toute contrée
dont les habitants nous font peur parce qu’ils refusent d’obéir
aux directives éjaculées par ces singes affreux qui nous gouvernent
et que nous saluons bien bas
en prononçant ces titres que nous leurs avons donnés,
monsieur le ministre, le premier secrétaire, le pape !
monsieur le vice-président,
QUELLE SPLENDIDE MASCARADE !

la fête dure toute l’année.
Nous portons depuis toujours nos habits de marchands et de prostitués
pour ces entreprises qui nous valent surtout des bombardiers
et de la pâtée alimentaire,
et du soleil en boîte,
et des croustilles au vinaigre,
et des Smarties,
et des Caramilks,
et de la gomme balloune ;
du sucre et des couleurs : ce sont les murs de la maison de la méchante sorcière
d’une fable oubliée...

nous aimons avoir peur,
nous aimons faire peur,
nous avons peur d’aimer,
nous avons peur qu’on nous aime.

le soir de l’Halloween,
j’aimerais qu’un spectre ou qu’un mutant fasse enfin usage de
ses pouvoirs paranormaux pour étouffer live on TV
les crétins gris
qui terrorisent l’humanité
avec leurs histoires de pommes farcies aux lames de rasoir

le soir de l’Halloween,
j’aimerais qu’un magicien métamorphose chacun d’entre nous
en ce personnage que nous rêvons d’être ;
ce costume qu’on a choisi pour soi,
c’est bien celui qui nous fait rêver,
c’est bien celui qui nous fait peur parce que c’est celui
qu’on aime plus que tout autre.

toi,
le corsaire brandissant une épée en plastique

toi,
la matante maquillée comme une fille de joie

toi,
le roi du pétrole qui se caresse sous sa robe

toi,
la femme-chat dégriffée

toi,
l’homme-bébé

toi,
la fille-robot

venez ici !
venez ici que je vous donne un coup de baguette magique !

c’est au cœur que je frappe, citrouille, potiron,
vieille chaussette égoïste de mes deux

VENEZ, LES TENEBRES !
VIENS, LE SILENCE !
VIENS, LA FIN !

la fin du party,
la fin des temps,
la fin de cette joyeuse mascarade.

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[Image: reading_is_dangerous en marin breton-chinois par reading_is_dangerous]

samedi 27 octobre 2007

PARLER DANS UN TUYAU


écrire de la fiction
ou avancer dans l’obscurité.

l’auteur prudent choisit un chemin connu,
à moins d’avoir le pied sûr ou d’avancer dans une plaine absolue,
dans un désert imaginaire,
sur une feuille de papier céleste,
ou à la surface des eaux tranquilles d’un lac, nageant la brasse.

« Ce n’est pas un serpent ordinaire qui laisse sa trace ondulante sur la
pierre, » écrivais-je dans un carnet.

écrire, parler dans un tuyau, dans un boyau.
L’œsophage lui-même est un canal,
et je ne suis qu’un canot

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[Image : Prenez une torche par reading_is_dangerous]

CETTE PORTE QUE TU VOIS


Il pleut tandis que j’écris ces mots, « l’âme n’appartient ni au temps, ni à l’espace. L’âme n’échappe pas au temps du monde puisque celui-ci ne la connaît pas. Le temps du monde, une corneille sur la pierre, c’est le monde étalé dans le temps, le temps étalé dans toutes les directions de l’espace, le temps ne fait qu’Un. Toutes les manifestations du temps coexistent. Hier et demain ne sont que des endroits éloignés l’un de l’autre et qu’on ne peut visiter qu’en suivant la flèche du temps, en traversant ici bas une vie d’homme, une vie de fourmi, une vie de marguerite, une vie de microbe, etc. »

Un soudain orage t’emporte, Virgile ! Va le corps, reste l’être et sa geste. Tes paroles et pensées, chaque geste, chaque pas ; tu es littéralement indestructible.

Cette Porte que tu vois, qui nous attend tous, je crois qu’elle mène au lieu même que l’on quitte. Le lieu ou son enveloppe, c’est-à-dire l’être. « Revenirrr, revenirrr !» croasse la corneille sur la pierre. Sombre est le plumage l’oiseau, mais quelle voix ! C’est un caillou roulant dans la rivière depuis sa source, le cœur de la bête, jusqu’au bec noir comme la nuit.

Dame Corneille, l’ange du dernier soir. Les hommes qui allaient autrefois à pied à la guerre la connaissait bien. Aujourd’hui, on l’oublie trop souvent, mais elle ne nous oublie pas. Heureusement !

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[Image : La corneille sur la pierre par reading_is_dangerous]

jeudi 25 octobre 2007

SOLEIL D'HOMME


on passe sa vie à rêver de regarder le soleil
sans se brûler les yeux,
et puis le jour arrive

qu’on tombe vers lui
les yeux ouverts,
l’esprit sans crainte.

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[Image: Soleil d’homme par reading_is_dangerous]

lundi 22 octobre 2007

LE PAYS A ETAGES


C’est un pays à étages. On s’y déplace beaucoup à l’aide d’échelles, certaines qui sont fixes, d’autres légères et portatives. Il y en a tellement que les métiers de constructeur d’échelles et de réparateur d’échelles ont là-bas leurs noms : échellonniers et réchellonniers, mais il y a bien sûr des escaliers et des tunnels en pente douce, et des ascenseurs, mais l’usage de ceux-ci est reservé d’habitude aux chefs du pays, tandis qu’il est interdit de grimper, et qu’on punit les grimpeurs par l’amputation d’un doigt ou d’un orteil selon que le coupable est surpris à monter ou à descendre, mais s’il s’avère impossible d’établir la direction du crime, alors on coupe les deux, un doigt et un orteil. Grimper de côté, si l’on peut dire, est cependant permis.

Dans ce pays, on raconte la légende d’un merveilleux grimpeur, un nommé Propre, récidiviste comme pas un, à qui on enleva tous ses doigts et ses doigts de pieds, qui continua néanmoins à gravir un étage après l’autre en s’aidant seulement de ses moignons, d’autant qu’on ne savait plus comment le punir ; c’est pourquoi on le laissait faire. Son projet, le rêve de Propre, était d’accéder au dernier étage pour voir ce qu’on nomme le Plafond, cette surface d’où suintent (disent les prêtres) toutes les saintes eaux qui coulent dans leur pays riche en cascades. Un ascenseur existe qui monte jusqu’en haut, on prétend même qu’il descend également à la Cave, mais on ne sait plus qui en a la clef ou cette personne qui la tient refuse de la rendre.

L’habile Propre ne buvait jamais d’alcool, pourtant on découvrit un jour son corps brisé qui puait l’odeur du vin de clou ; la légende affirme que c’est un gardien des étages supérieurs qui l’aurait saoûlé par ordre du grand prêtre de l’époque, Personnel IV, lequel obéissait lui-même, on s’en doute, à quelque mystérieuse et implacable raison qui imposait qu’on rappelât à la population qu’il ne faut pas monter trop haut, sous peine de mort voire pire : la dépouille du pauvre Propre fut en effet lancée en bas, jetée à l’ignoble faim des charognards qui rampent en bas.

Des fanatiques et passionnés admirateurs du malheureux grimpeur descendirent pour rescaper le mort, dit-on, mais ils ne purent rapporter que le moignon écrasé d’une main, des os qui furent transformés en reliques conservées jalousement par des grimpeurs secrets, et c’est ainsi que s’est développé le culte de Propre. Dans certains milieux, on lui adresse ses prières en l’appellant Saint-Propre, mais c’est mal vu que de prononcer son nom à voix haute, par exemple, devant un échellonnier ou un réchellonnier.

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[Image : Le pays à étages par reading_is_dangerous]

dimanche 21 octobre 2007

LA ROSE ELEPHANTE


Je m’appelle Louis Longtemps. Je suis vieux. J’habite la planète Mars. Je sais que Mars évoque la bataille, on dit bien « Mars, la rouge, » et comme nous sommes en ce moment au mois d’octobre, sur Terre, et bien, « octobre rouge » évoque, rappelle, rappelle la Révolution d’octobre, la révolution soviétique, soviétique, je ne sais pas si vous connaissez ce mot, c’est très intéressant, il faut lire à ce sujet, on raconte que Lénine était Juif, mais ça ne veut pas dire grand chose, sa famille comptait aussi des Lithuaniens, des Bouriates, des Russes, et d’autres personnes intéressantes aux nationalités évocatrices, qui me rappellent des aventures, des choses rares, des êtres formidables et d’autres exécrables, des figures rouges de honte, noires d’opprobre, blanches de colère, vous voyez ce que je veux dire. Je m’appelle Louis Longtemps, je suis très vieux, âgé, ancien, que voulez-vous?

J’explore le ventre d’une machine qu’on a trouvée ici, mais je ne me souviens plus quand, quand on l’a trouvée. Quand on l’a trouvée, j’étais petit ou peut-être que je n’étais pas encore né, pas né du tout. C’est une vue de l’esprit, c’est une conformation particulière des sens qui nous permettent de distinguer l’existence de la non-existence. On n’y songe guère au moment d’acheter ses bananes, ses tomates, sa nouvelle automobile, une fusée, un attrape-demoiselle, un âne. Il paraît que les ânes font un retour marqué. Les enfants disent, « Papa, je voudrais un âne, » et leur grand-mère l’achète. Elle achète l’animal, elle baptise l’animal d’un prénom évocateur, Garlos, Nimi, ou Este, ça sonne bien, l’âne est content, le petit aussi, la grand-mère est contente, le vendeur d’âne est content, le vétérinaire est content, le marchand d’avoine est content. Cette joie se communique aux étoiles qui sont très sensibles, le savez-vous ? On sait peu de choses à leur sujet, on imagine mal tout ce qu’on ne sait pas à propos des étoiles : leur sensibilité, leur délicatesse, leur timidité, leur solitude, leur âge. Moi-même, je suis très vieux ; ça ne se compte plus en années, mais en siècles, en milliers de siècles. Je suis né à cette lointaine époque quand on ne connaissait pas encore la Lune, les chemins de la Lune, les tunnels creusés sous la Lune, les batailles lunaires, les oiseaux lunaires, les miniatures de Sélène, les lampes lunaires, les lampes du temps où il faisait bien noir sauf en octobre, octobre rouge, octobre sur Mars. Je m’appelle Louis Longtemps, j’habite dans le ventre d’une éléphantesque machine qui ne sert à rien.

Je parle pour ne rien dire, voyez-vous. Certains écrivent comme ça. Moi, je ne dis pas non. Je fais ici pousser des fleurs, des roses, des roses grises, des roses grises, des roses toujours grises. Rien n’a de sens. Ni dessus, ni dessous, ni haut, ni bas. Rien n’a de sens sauf celui qu’on lui prête. C’est ce que je dis sans le dire. Je m’appelle Louis Longtemps.

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[Image : La rose éléphante par reading_is_dangerous]

mardi 16 octobre 2007

CARNET DE BORD DE MIKE TARRAMBIRD


Aujourd’hui est une blanche journée ressemblante à un violon ivre. Des nuages dessinés à la craie salissent le ciel. Le soleil me perce le côté. Une brise médiocre agite les branches des platanes devant chez moi tandis que j’éternue. Un coryza me tient.

La radio diffuse de la soupe, une musique qui tourne dans mon bol, ma tête, dans cet espace étrange où résonnent les sons attrapés par l’ouïe. Certes l’oreille entend des sons, mais ce que le cerveau en fait, c’est étonnant.

Je m’appelle Mike Tarrambird. Je commande une fusée, la Révoltée, qui fait route vers Mars où j’ai rendez-vous avec un certain docteur Louis Longtemps. À son sujet, je ne sais rien sinon qu’il explore le ventre d’une machine géante qu’on a trouvée là-bas, enfouie sous un désert, pas loin d’une extraordinaire forêt lente dont les arbres, car il s’agit bien d’arbres, grandissent d’un centimètre par année, parce qu’il fait froid, sur Mars, mais vous savez tout ça.

Aujourd’hui est une blanche journée ressemblante à un mouchoir de papier roulé en boule. Hier aussi, et avant-hier aussi. Demain aussi, ça ne me surprendrait pas. Pourquoi ai-je quitté la Terre et ses platanes dont les feuilles viraient au cuivre, je ne m’en souviens plus. Qu’il aille au diable, ce Longtemps de mes fesses, et cette machine extraterrestre, je m’en fous.

Il n’y a que tes mystères qui m’intéressent, mais ce jour-là quand je suis parti, je devais être malade. Des nuages dessinés à la sauce me salissent le menton. La menthe sait l’espace destiné à ses assauts dans le jardin. Je suis une feuille de menthe. Tu es de la terre noire. Le soleil nous verse dessus de la chaleur. Louis Longtemps se trompe s’il compte sur moi pour l’aider à dresser cette éléphantesque machine martienne qui l’obsède. C’est de la perversion, un violon-givre, givré, je veux dire un mauvais violon d’Ingres.

Il n’y a personne d’autre que moi à bord de la Révoltée, mais l’ordinateur de bord sait parler un peu. Je lui communique des bribes extraites de mes songes depuis que des rayons cosmiques m’envoient des mots. « La flotte, des rats, des libelulles, » ai-je entendu ce matin en rêve. J’ignore de quoi il s’agit, mais l’ordinateur y réfléchit. D’une certaine façon, c’est vrai que je refuse personnellement de faire du sens. Je voulais tuer une demoiselle que j’ai trouvée hier dans ma cabine, mais à la fin j’y ai renoncé. Elle est tellement jolie !

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[Image : Le voyage dans l’espace par reading_is_dangerous]

lundi 15 octobre 2007

JE DORS COMME UNE VACHE


« Je dors comme une vache, » écrit Mike Tarrambird à bord de sa fusée, la Révoltée, tandis qu'il fait route vers Mars, le deux février deux mille deux cent vingt-deux.

« Le rêve est au cerveau ce que la rumination est à la digestion de la vache, » continue Tarrambird. « Je vois par les hublots de la Révoltée des scènes extraordinaires, et puis je m'endors ; des étoiles me visitent alors en songe. Des astéroïdes me mordillent les fesses. Des rayons cosmiques me transmettent des messages énigmatiques que je retransmets à l’ordinateur de la Révoltée, après mon réveil, dans l’espoir que la machine m’en donne une interprétation utile. »

Par exemple, le message #78 : « Tout n’est rien, que bien n’y tombe. » devient « Tout ça tombe bien, si ça ne fait rien. »

« Tout ce qui tombe, » commente Tarrambird, « ne tombe qu’à condition que le résultat de la chute soit nul, c’est-à-dire qu’un mouvement du haut vers le bas, qu’il s’agisse d’un déplacement physique ou d’une dégradation morale, s’accompagne nécessairement d’un mouvement équivalent vers le haut, au même endroit ou ailleurs dans l’univers, au même moment ou plus tard, ou plus tôt. »

Autrement dit : tout ce qui monte redescend, et rien ne se perd, rien ne se crée ; mais pour l’astronaute, cela vaut aussi pour le bien et le mal, selon une perspective manichéenne (et personnelle.) Qu’est-ce que le bien selon Tarrambird ? qu’est-ce que le mal ? que sont pour lui le haut et bas? et à quoi bon ces symétries? à quoi bon la morale dans l’espace ? C’est une histoire à suivre !

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[Image : Simagrée de rayon cosmique par reading_is_dangerous]

vendredi 12 octobre 2007

A L'EPOQUE DU


Une tranche de jambon, disais-je, ou le jambon entier.
Ce n’est pas vraiment du jambon, dit Gisette.
Alors qu’est-ce que c’est ? dis-je.
Qui sait ? dit Gisette.

C’était le temps des libellules. Il y en avait partout des demoiselles, des grosses et des petites, des douces et des méchantes, et jusque dans la soupe. Les chiens les poursuivaient. Les automobilistes n’en finissaient plus de laver leur parebrise. On disait même que Mike Tarrambird, dans la cabine de sa fusée, en avait trouvé trois.

Tu as vu Tarrambird à la télé, hier ? demandai-je à Gisette.
Pas vraiment, répondit-elle.
Comment, pas vraiment ? demandai-je.
Je l’ai vu une minute avant que de m’endormir, dit-elle.
Avant de t’endormir, dis-je.
Avant que de m’enformir, je veux dire m’endormir, dit Gisette avec un sourire.
Ah ! ah ! riai-je, mais dis-moi donc ce que tu formais en dormant ?
De sombres desseins, dit Gisette, et puis elle disparut.

Je ne la revis jamais. Plus tard, je fis connaissance avec une femme qui lui ressemblait un peu, qui s’appelait Francette, qui avait des doigts dans les cheveux, et du cheval dans l’œil. Elle parlait comme un tracteur, en tirant, en poussant, avec une force incroyable. Elle disait, « Jamais je ne mangerai sans toi, » et c’était vrai. Je suis parti en voyage ; à mon retour, dix jours plus tard, Francette avait perdu dix kilo, un kilo par jour ; heureusement qu’elle buvait encore de l’eau mélangée à du citron. « Comme Gandhi le faisait, » m’expliqua Francette.

Peut-être, dis-je, mais le saint homme faisait ça devant des millions de ses concitoyens.
Moi, je le faisais devant le miroir, dit Francette.
C’est pleinement idiot, dis-je, car j’étais secoué de la voir si maigre.
Là n’est pas la question, dit Francette, et je crois bien qu’elle avait raison.

Il n’y a rien, dans la vie, qui fasse vraiment de l’importance. J’aimerais connaître un rat, bon nageur et qui a du pif, qui m’apporterait des bouts de fromage, qui me présenterait son épouse, une jolie bête. À trois nous passerions nos soirées à jouer aux cartes, en hiver, quand les après-midi sont bleues. Je connais un jeu qui se joue à trois, qu’on appelle Kinga, que je vous apprendrai, si vous le voulez. C’est un divertissement formidable et qui était populaire auprès des femmes des officiers russes, à l’époque du

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[Image : Autoportrait en carton par reading_is_dangerous]

après-midi, sm. Partie du jour, de midi jusqu’au soir. ◊ Au pl. Des après-midi. ◊ Plusieurs le font féminin, dit l’Académie. (LE PETIT LITTRÉ)

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